jeudi 23 juillet 2009

La légende de Jehan Calamuse de Commanster qui devint loup-garou.

(paru dans L’Avenir, décembre 1957)

I.

C’était en juin 1697.
La nuit était tombée. Jehan Calamuse cheminait lentement dans le sentier qui conduisait par la traverse des grands sapins noirs de Vielsalm à Commanster. Il marchait du pas d’un homme qui prend son temps. Aussi bien, Jehan était fatigué ; il avait, après sa tâche journalière, été chercher un remède pour la vache d’un gros cultivateur de Commanster, et, malgré ses bonnes jambes, il était bien près de minuit.
Et lui qui avait promis à Beth, sa femme, qu’à dix heures il serait de retour !
Tant pis, si la bête de Pierre Finet tournait mal, il n’en pouvait mais ; Christophe Purnalle, le rebouteux, le « recreoumakrai » n’avait qu’à se trouver là…
Comment empêcher la gronderie de Beth !
Monologuant de la sorte, Jehan marchait toujours.
Il venait de sortir du bois, et après avoir franchi la pierre jetée sur le ruisseau, reprit-il le sentier des prés St-Gengoux.

II.

Tout à coup, là-bas, dans la nuit, un éclair fulgurant déchire le ciel ; dans le silence profond un bruit de veilles ferrailles.
Et aussitôt Jehan, levant les yeux éblouis par la clarté, voit à quelques pas de lui une femme rayonnante de blancheur et de beauté.
Une légère robe de gaze blanche serrée à la taille d’une ceinture pourpre traîne à terre. Sur les épaules du fantôme, flotte un foulard de soie dont le noir d’ébène d’une chevelure ondoyante rose se marie harmonieusement avec le [blanc] entourée d’un nimbe.
La douceur se lit sur son visage, et dans ses yeux brillent des flammes amoureuses…
En sa main droite, comme un symbole, la fée tient un râteau d’or.
Et une voix fluette et câline jette cet appel : « Jehan, Jehan, viens, je t’aime ! »
Bien qu’épeuré, Jehan s’approche de l’apparition et lui dit : « Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? Que me voulez-vous ?... »
Et la voix câline et fluette répond : « Je suis Sylva, la reine de ces riantes prairies, où je suis venue faner, tu le vois. Ce que je veux Jehan, c’est ton amour ! Depuis longtemps, je cherche sans espoir celui qui doit m’aimer et consentira à me suivre dans mon royaume où je languis toute seule. Je l’ai trouvé, Jehan, c’est toi ! Viens, je t’offre mes richesses et mon cœur… Viens, Jehan, tu seras mon Roi ! »
Et Jehan Calamuse, alléché par la promesse d’une fortune inespérée autant que fasciné par la beauté de Sylva, courut à elle, jeta, éperdu : « Je t’aime, ô Sylva ».
Et dans ses grands bras puissants, Sylva l’entraîna au fond du bois mystérieux.

III.

Après une course vertigineuse à travers la forêt, il s’arrêtèrent dans une clairière aride et caillouteuse et là, Satan ayant repris sa forme naturelle, apparut à Jehan dans toute sa hideuse majesté.
Dans sa tête gibbeuse et velue comme son corps, surmontée de deux cornes, qui paraissent menacer le ciel, brillent ses yeux, vrais charbons ardents.
Sa grande bouche ouverte laisse voir sa langue longue et effilée, entourée de dents sanglantes… Entre ses jambes, à sabots fendus de chèvre, apparaît une longue queue, et dans les doigts longs et crochus de ses mains il tient le râteau d’or métamorphosé en fourche rougie de sang, elle aussi.
Et la voix puissante et gutturale de Lucifer clama : « Jehan Calamuse, tu as voulu prendre Sylva, ma femme, la reine des ténèbres. De ce crime, je pourrais te punir en te tuant. Mais non, j’épargnerai ta vie à une seule condition… »
« Quoi ? demanda Jehan affaissé ».
« Ecoute. Dès l’instant où j’aurai fait avec cette pierre un signe sur la tête, dit Satan en lui montrant un caillou blanc gros comme le poing, tu m’appartiendras corps et âme ; tu seras le loup-garou de ces lieux… Et en échange de ta vie je te donnerai cette ceinture pourpre qui te préservera de tous les malheurs dès que tu l’auras ceinte. Qu’as-tu à dire ? »
« Rien, Seigneur, ne me tuez pas ! Je serai à vous toujours ! »
Et détachant de sa taille la ceinture pourpre, le diable la donna à Jehan, en lui recommandant :
« Silence et souviens-toi ! »
En la prenant, Jehan Calamuse sentit « un je ne sais quoi » s’infiltrer dans tout son être, un tremblement convulsif le saisit et, brisé, il regagna sa petite maisonnette de Commanster, où Beth l’attendait anxieuse.

IV.

Quelque temps s’était écoulé depuis cette aventure arrivée à Jehan, et ce temps l’avait complètement changé : ses joues rouges étaient tirées et ses cheveux noirs avaient blanchi. Au moral, la transformation était plus prononcée encore : lui, connu pour sa franche gaîté et ses bons mots, il était devenu morose, sombre, taciturne.
L’amour que Beth portait à son homme se réveilla à la pensée qu’il était malade, mais Jehan lui dit :
« Je n’ai rien, et d’ailleurs si j’étais malade, je guérirais en un instant. Cette ceinture pourpre que tu vois me protège de tous les maux, Calme donc tes alarmes ».
Beth n’e demanda pas plus long.
Il est vrai que parfois un accès de furieuse envie le prenait, et déjà trois fois transformé en loup-garou, à la volonté du roi des Ténèbres, il avait couru les campagnes et mordu deux femmes et un garçon. On l’avait traqué partout, mais la ceinture pourpre, comme Satan l’avait dit, le protégea contre tous les pièges dressés pour s’emparer de sa personne.

V.

Un jour que, dans un champ écarté, il travaillait avec Beth, cette envie volontaire de mordre le prit, et il dit à sa femme : « Je te quitte un moment. Si, pendant ma courte absence, quelque loup se présente, ne crains rien ».
Beth, accoutumée aux bizarreries de Jehan, ne prit pas garde à son air étrange ; et elle travaillait ferme et dur quand, soudain, elle vit venir un grand chien noir, les oreilles courtes, droites et pointues, le museau effilé et qui s’élança sur elle et déchira son tablier rouge…
Elle tomba à la renverse en poussant un grand cri, tandis que le chien s’enfuyait à toutes jambes dans le bois voisin, sans lui causer d’autre mal.
Peu après Jehan revint sombre et plus triste que jamais, mais Beth, soupçonneuse, ne lui dit rien de la visite du loup.

VI.

Rentré chez lui, le soir, à table, Jehan mangeait d’un bel appétit, quand Beth remarqua entre ses dents un morceau d’étoffe rouge. Bien sûr c’était un coin de son tablier !
Dès cet instant, Beth fut fixée : Jehan était loup-garou et comme tel devait mourir.
Elle fit, en secret, connaître ces faits au bailli du comte de Salm.

VII.

Bientôt des hommes d’armes vinrent pour se saisir de Jehan, mais grâce à la ceinture pourpre, mystérieuse et diabolique, qu’il ne quittait jamais, il déjoua leurs plans. Et Jehan Calamuse aurait vécu longtemps sa vie de loup-garou si un jour qu’il reposait, Beth ne s’était emparée de la ceinture enchantée.
Jehan fut pris par les soldats mis à sa poursuite et, après un court séjour dans les oubliettes du castel, il fut brûlé vif dans la cour du château, suivant les lois de l’époque, qui ordonnaient la mort des sorciers sur le bûcher.

VIII.

Malheureusement, comme Jehan le loup-garou, les annales manuscrites du comté de Salm ont disparu. Cela n’empêche pas que cette légende n’ait un fond de vrai.
Car, aujourd’hui encore, si vous parlez de ce drame à un vieux de Commanster, il vous dira qu’il a vu, la nuit, il n’y a pas longtemps, à cette même place où Jehan Calamuse fur ébloui par la beauté de Sylva, la fameuse nocturne, un grand chien noir, les oreilles courtes, froides et pointues, le museau effilé, courir après son ombre, et que c’est l’âme damnée de Jehan le loup-garou qui revient là.
Surtout n’en riez pas.

Grégoire FRAIKIN

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