lundi 24 mai 2010

Parmi les noms de lieux de la région.

(publié dans « Excelsior », 1er trimestre 1954-1955)

Les noms de lieux sont devenus aujourd’hui l’objet d’une vraie science qu’on appelle la toponymie. L’honneur d’avoir créé ce nom (dérivé de « topos » = lieu, et « nomos » = science) revient à l’historien belge G. KURTH, qui est originaire de notre Luxembourg. Cette science est trop nouvelle pour pouvoir tout expliquer ; le mystère entoure encore une foule de noms qui nous sont familiers, mais que nous ne comprenons plus. Au cours d’une promenade autour de la Salm, nous préciserons la signification et l’origine de quelques termes locaux.

Honneur d’abord à VIELSALM ! Ce nom résulte évidemment d’une déformation de Vieille-Salm. La voix populaire a longtemps cherché une étymologie facile, en rattachant ce nom à salmo, le saumon, qui aurait jadis abondé en nos rivières. Les armoiries de la commune présentent encore deux saumons opposés dos à dos. Pourtant, l’élément « Salm » est tout autre chose ; il s’agit d’une racine très ancienne, répandue dès les temps préhistoriques dans toute l’Europe et même en Asie Mineure. Il désigne des mers, des caps, des fontaines, des rivières ; il se rattache donc à l’idée générale d’eau en mouvement. Aussi n’est-il pas surprenant qu’il ait désigné une rivière : la Salm, dans notre région.

Lorsque la terre se morcela en fiefs, au moyen âge, le nom fut appliqué au « comte de Salm », le seigneur du pays. (La première mention historique date de 1035). Le château-fort bâti par les comtes vers l’an 1000, à l’emplacement de la propriété MOUTON, attira sous sa protection un village qui prit naturellement le nom de maître du lieu.

Mais, vers 1350, les comtes abandonnèrent cette résidence pour construire un nouveau château en amont, à l’emplacement stratégique qui commande l’entrée de la Fosse Roulette. Au pied de ses murs, s’aggloméra un nouveau village, Salm-la-Franchise, qui prit plus tard le nom de SALMCHATEAU.

Dès ce moment, on comprend que les textes anciens aient opposé : la Vieille-Salm, ou Salm-la-Vieille, à Salm-la-Franchise, ou Salm-la-Neuve. Peu à peu, la Vieille-Salm s’est altérée en Vielsalm, comme on l’appelle aujourd’hui.

Le nom de Salmchâteau fait allusion à cette nouvelle résidence que les comtes de Salm ont bâtie, il y a six siècles, sur les hauteurs dominant la rivière.
Lorsqu’il construisirent la forteresse, les comtes accordèrent une franchise à l’endroit ; on entend par là une exemption de certaines taxes que le prince octroyait pour attirer les manants sur ses terres. Ainsi le nouveau village prit le nom de Salm-la-Franchise ; on le baptisa aussi Bas-Château et même Basse-Ville. Le nom de Salmchâteau se généralisa quand disparut le privilège comtal.

RENCHEUX, l’autre « banlieue » de Vielsalm, dissimule mieux ses origines. Il y a quelques siècles, tout contribuait à séparer Rencheux de notre localité : les rochers abrupts qui cernaient le château, la Salm qui inondait les Doyards, le caractère rocailleux du ravin. Il faut, semble-t-il, rattacher Rencheux à un mot wallon : rin, qui désigne les branches du noisetier, qu’on emploie comme tuteurs pour soutenir les tiges de pois. L’appellation ancienne du lieu est Rincheu que l’on prononce aussi Rinchê en patois.

Le suffixe n’est pas inconnu dans la région. On peut relever des noms parallèles : un triheux est un terrain en friches ; un ronhieu ou ronchieux désigne une terre couverte de ronces ; un pircheux est un terrain pierreux.

Il semble donc qu’on ait dénommé Rincheu, ce versant de la Salm couvert d’arbustes, particulièrement de noisetiers. Aujourd’hui encore, de part et d’autre de la « Tchavée », qui gravit la côte, les pentes rocailleuses sont couvertes de futaies qui devaient tout envahir, avant que la main de l’homme élimine ces broussailles.

Quittons notre « capitale », pour survoler au gré de l’alphabet, le vaste pays de Salm, parsemé de petits bourgs aux noms sonores et parfois évocateurs.

ARBREFONTAINE est généralement assimilé à l’endroit dénommé Alba fontana (signifiant blanche fontaine), qui est cité dans des textes très anciens (déjà en 670). Cette étymologie, bien que séduisante, est très discutable, comme le montre un examen attentif du nom.

Les sources aménagées et munies d’un petit réservoir sont souvent désignées, dans nos régions, du nom de « fontaine ». on y joint ordinairement un adjectif ; citons Bellefontaine, Blanchefontaine, Menufontaine, Noirefontaine, Troisfontaine, dans notre province seulement. Il est naturel d’associer ainsi un adjectif à un nom. En revanche, Arbrefontaine résulte de la juxtaposition de deux noms : cette formation est moins normale, car on n’unit pas directement un nom à un autre nom, désignant des objets, sinon avec l’aide d’une préposition ou d’un article. Nous songeons à des localités comme Bois-de-Breux, Queue-du-Bois, Neuville-le-Chaudron.

Il est donc difficile d’identifier Albafontana avec Arbrefontaine. En outre, le groupe de consonnes lb n’aurait pu devenir rb en vertu des lois de la phonétique. Ajoutons que la position géographique de l’actuelle Arbrefontaine semble ne pas coïncider avec la situation de Alba fontana qui se trouvait plus au nord.

Il faut chercher la solution ailleurs. Si nous interrogeons le peuple, nous l’entendons prononcer aujourd’hui encore : Nâfontinne ou Afontinne. Des documents datant de 1501 et de 1525 montrent qu’à l’époque, la localité s’appelait déjà Alfontayne (1). Il arrive en effet qu’on ajoute une préposition à un nom de lieu afin de le préciser. Il semble bien que ce soit ici le cas et que le nom populaire signifie simplement « à la fontaine ».

L’appellation « Arbrefontaine » doit être une interprétation récente du terme wallon ; elle serait due à des scribes qui ont inconsciemment francisé le nom et qui l’ont déformé sous l’aspect que nous connaissons.

Concluons : il semble qu’il n’y a aucun rapport entre l’antique Alba Fontana et Arbrefontaine d’aujourd’hui. La tradition populaire explique aisément l’origine du nom : à la fontaine. Arbrefontaine est une forme moderne et artificielle.

BEHO est un nom d’origine germanique : Bockholz (la forêt de bouleaux) qui dérive d’un terme celtique plus ancien encore. Le mot s’est allégé des lettres qui paraissaient trop lourdes à des populations d’expression wallonne et il est devenu l’actuel Beho. L’aspiration germanique s’est pourtant maintenue dans la deuxième syllabe.

En wallon, le peuple dit parfois « Abhô » ; ce terme, mérite une explication. Jadis, on ajoutait une préposition devant la première syllabe de beaucoup de noms de lieu ; elle servait souvent à préciser l’endroit : à, en, de sur… (cf. Afontinne). Il est arrivé plus d’une fois, que la préposition s’agglomère au nom de manière plus ou moins définitive ; ainsi « à Beho » est devenu « Abhô ». cette forme du mot apparaît, dans des documents, il y a trois siècles.

BOVIGNY doit être rattaché à un nom de personne. Bovo est un nom d’origine franque qui fut latinisé sous la forme Bovinius. Il faut se rappeler que les Gaulois ont constitué dans nos régions de vastes domaines qu’ils désignaient du nom du propriétaire auquel on adjoignait le suffixe acus.

Ainsi Boviniacus représentait, il y a un millénaire, le domaine de Bovo. La finale du mot s’est usée un cours des âges, tandis que se maintenaient les syllabes les plus sonores. La graphie y est une fantaisie de scribe datant du moyen âge.

CIERREUX est également un village très ancien. Ce nom paraît formé de deux éléments : Cheron, un nom gaulois répandu dans le peuple, et un second terme : reux qui désigne un défrichement. Il s’agirait d’un domaine rural ayant appartenu à un certain Cheron. En wallon, on prononce encore le nom : Cherreux. Signalons qu’on doit attribuer la même origine au nom de Halconreux.

COMMANSTER a un passé plus mystérieux. Ce petit village porte, outre son nom wallon, une appellation germanique : Gommelshusen. Le suffixe ster est très répandu en Wallonie (Ster, Jehanster, Colonster…) ; néanmoins le sens du mot reste discuté. Il doit désigner un défrichement ou simplement une terre, un lieu-dit. En outre, la première partie de Commanster est d’origine obscure.

COO n’est autre chose qu’une sympathique forme wallonne : « », traduisant simplement le français cou. Ce mot imagé a désigné l’étroite bande de terre qui séparait deux boucles de l’Amblève. Une tranchée fut jadis creusée à travers ce « cou » par les moines de Stavelot ; depuis lors, l’eau s’y précipite en une cascade bouillonnante.

COURTIL est un nom de lieu très répandu depuis les débuts du moyen âge. Dans le latin populaire, « curtis » désignait une cour de ferme ou une exploitation rurale. On citerait beaucoup de composés wallons comme Walcour, Rocour, Amercoeur. Le domaine agricole de Courtil est connu par de nombreux documents historiques ; il était construit le long d’un chemin très ancien qui menait à Vielsalm.

FARNIERES doit probablement être rattaché à un nom d’arbre : le frêne. Farnières est une altération de Fresnières, c’est-à-dire « le lieu où poussent des frênes ». Le suffixe ières apparaît dans de nombreux noms de lieux : Rosières, Bossières, Tillières, pour désigner des plantations de roses, de bois, de tilleuls. Dans la langue populaire, Farnières est devenu Farnières, par métathèse, quand on perdit de vue le sens originel du nom.

FRAITURE dérive d’un vieux mot français : fraitis = friche, lieu désert. On désignait ainsi les terrains gagnés sur la fagne inculte. Deux lieux-dits ont porté ce nom dans notre région : l’un se trouve près de Nadrin ; l’autre village de Fraiture est voisin de Bihain sur la Lienne ; ses habitants, terrorisés par une épidémie de peste, l’abandonnèrent, paraît-il, au 16e siècle.

GOUVY est une localité à dénomination bilingue : au wallon Gouvy correspond l’allemand Gailig. Il semble que Gouvy doive être rattaché à Gaudiacus qui désigne le domaine d’un certain Gaudius. On peut aussi rapprocher ce nom de Gouy-lez-Piéton.

Des doublets dans le genre de Gailig — Gouvy ne sont pas rares ; la proximité de la zone de langue allemande crée des phénomènes analogues le long de toute la frontière linguistique. La déformation d’un nom de lieu est très naturelle lorsqu’il est prononcé par des populations qui ignorent la langue d’où le nom provient.

A GRAND-HALLEUX, les habitants se donnent aujourd’hui encore le nom de « Halonî » ou de « Haloneux ». En vieux français, un « hallot » désigne une branche ou un buisson ; ce terme est d’origine germanique. Ainsi, on appliquait jadis le nom de « Halleux » à des endroits brouissailleux. Ajoutons une constatation surprenante : Petit-Halleux a, de tout temps, été plus important que son voisin Grand-Halleux.

Cette localité a porté au 16e siècle un nom aujourd’hui disparu : Moustre, qui est une variante de Moustier. Cette appellation dérivait de monasterium ; elle évoquait l’existence du presbytère qui fut bâti lorsque Halleux fut érigé en paroisse

Il n’est pas rare, dans notre pays, qu’un détail religieux fixe le nom d’un lieu ; ainsi, La Gleize (= l’église) ; La Moinerie, Saint-Hubert, Purgatoire, se rattachent à des souvenirs historiques de ce genre.

A. LEKEU

(1)M. G. REMACLE a relevé ce nom dans un dénombrement d’anciens feux de la région.

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Ndlr : Cet article doit être lu avec beaucoup de réserves, il apparaît clairement que l’auteur n’a pas eu accès aux archives du comté de Salm !

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