samedi 15 mai 2010

Une visite dans le voisinage, les Ardennes en 1860.

LE FAIX AU DIABLE. — VIEL-SALM. — LA BARAQUE.

En quittant Stavelot, je suivis le cours sinueux de l'Amblève, à travers les bois et les rochers, jusqu'à Trois-Ponts. Ce village, encaissé entre de hautes montagnes, est dans une situation des plus romantiques ; il emprunte son nom à trois ponts, jetés sur l'Amblève et la Salm.
Entre Stavelot et Wanne, près de Trois-Ponts, au haut de la fagne, se trouve un monolithe de quartz brun veiné de blanc, de 700 à 800 mètres cubes. On l'appelle dans le pays le faix au diable. Ce rocher est remarquable par son isolement et la grande élévation à laquelle il se trouve.

Comme il y a dans les environs peu de roches de la texture du faix au diable, on a cru pouvoir le ranger dans la catégorie des blocs erratiques. Certains auteurs ont avancé, à propos de ces blocs, qu'ils ont une origine semblable à celle des moraines, ou amas de fragments de roches, que les glaciers emportent dans leur marche graduelle ; il ne faut pas, cependant, trop se hâter de les considérer comme différents des rochers sur lesquels ils reposent, car, bien souvent, les débris qui en couvrent le pied, ne permettent pas de reconnaître la nature des roches en place. L'existence des blocs erratiques est encore un problème. Les savants tâchent de l'expliquer de différentes façons plus ou moins satisfaisantes, mais : adhùc sub judice lis est. Quelque soit le pouvoir de la science, les facultés de l'homme ont des bornes bien étroites, et Dieu semble avoir dit au génie, comme autrefois à l'Océan : Tu n'iras pas plus loin. — La légende, qui ne s'arrête pas devant un aussi mince obstacle, plus osée que la science, s'est chargée d'expliquer l'origine du faix au diable. Voici :

J'ai dit plus haut que saint Remacle est le fondateur de l'abbaye de Stavelot ; ce fait a une connexion intime avec le récit que je vais faire.
Le saint se promenait un jour à l'endroit qu'il avait choisi pour y élever son abbaye, et communiquait ses plans au disciple qui l'accompagnait. Satan par hasard vint à passer; il entendit ce dont il était question, fit la grimace, et rentra chez lui fort mécontent : le projet de l'évêque de Tongres ne faisait pas son affaire. Quelque temps après, saint Remacle, fort de l'esprit de Dieu, et se souciant bien peu de l'esprit du mal, se mit à l'ouvrage. Messire Satan l'apprit, et fit une grimace encore plus affreuse que la première.
Il s'enferma dans son cabinet, prit sa tête entre ses deux griffes, se boucha les oreilles, en ramena les extrémités velues sur ses yeux, et dans cette position, sûr de ne voir, ni n'entendre, à l'abri des distractions, il se mit à réfléchir aux moyens d'empêcher l'achèvement du monastère.
Mais les idées ne venaient pas, et les murs croissaient à vue d'œil comme des champignons. On eût dit que les Anges eux-mêmes s'étaient mis de la partie. Les choses allèrent même tellement bon train, que lorsque maître Satan, de dépit de n'avoir rien trouvé, cessa de réfléchir, il fut bien surpris de voir l'édifice achevé ; on était même à la veille d'en faire la dédicace, et les moines y étaient déjà installés. A cette vue, le noir seigneur, comme disent les Anglais, the black gentleman, fit un bond tellement violent qu'il rompit sa chaise, et poussa un rugissement formidable, que répétèrent les échos de la sombre demeure. Il sortit furieux; il se démenait comme s'il avait pris un bain d'eau bénite ; il erra longtemps. Enfin, loin, bien loin de Stavelot, il trouva un grand et beau bloc de quartz brun veiné de blanc ; à cet aspect une idée subite illumina son noir cerveau, et il se dit : « Voilà mon affaire, à nous deux, père Remacle. » Aussitôt Satan charge le bloc sur ses épaules, et prend le chemin de l'abbaye. Son dessein était de lancer son fardeau sur le toit de la chapelle pendant la cérémonie de la dédicace, afin d'enfoncer la voûte et d'écraser les religieux sous les débris. Mais qui compte sans son hôte, compte deux fois, dit le proverbe, et le diable était dans ce cas.

La nuit même, un. Ange apparut à saint Remacle, et l'avertit du danger qui le menaçait ; aussitôt, l'évêque assemble ses religieux et leur fait part de l'affaire : « Si quelqu'un, dit-il en finissant son discours, connaît un moyen pour conjurer le mal, qu'il parle. » Alors le portier du couvent, petit homme, gros et joufflu, se lève :
— Monseigneur, dit-il, j'ai une idée, avec votre permission.
— Tu as une idée! fit le saint stupéfait. Eh bien ! parle.
Plus d'une personne sera sans doute aussi étonnée que saint Remacle, en apprenant qu'un portier put avoir une idée; et ce n'était pas encore le siècle de progrès comme aujourd'hui !
Le portier, ayant la parole, expliqua ce qui avait germé sous son capuchon. L'évêque sourit, lui permit d'exécuter son projet, et lui donna sa bénédiction. Là-dessus frère Antoine se mit à l'œuvre ; il prit une trompe et s'en alla sonner de son instrument à tous les carrefours, annonçant à ses auditeurs surpris : « Que tous ceux qui avaient chez eux de vieux souliers, de vieilles semelles, de vieilles tiges de bottes étaient invités à les apporter à l'abbaye. »
En moins d'une heure, frère Antoine se vit en face d'une montagne de cuir; il mit le tout soigneusement dans un grand sac qu'il chargea sur son dos, et partit ; il traversa l'Amblèvc, gravit le petit sentier qui grimpe vers la haute fange et se porta au-devant du diable.

Sur sa route il rencontra bien des gens qui lui dirent :
- Mais, frère Antoine, où allez-vous en cet équipage ?
Et frère Antoine répondait invariablement :
— Braves gens qui me questionnez, laisser-moi faire et passez votre chemin, j'ai mon idée.
Et, au fait, l'idée de frère Antoine...
Était bien la meilleure,
Et nous allons le prouver tout à l'heure.
Le portier était arrivé près de Wanne, quand il vit venir à lui son adversaire. Il le reconnut à ses pieds fourchus, à ses griffes, à ses cornes, et au rocher qu'il portait.
Maître Satan venait de gravir la pente qu'on appelle le Tier au diable, et quoiqu'il eût les reins solides, son fardeau lui pesait lourd ; il n'y a là rien de bien étonnant. Or donc, le compère était fatigué, et la chaleur du soleil aidant, il suait à grosses gouttes. Parvenu au faîte de la montagne, il s'arrêta pour se reposer, sans toutefois déposer sa charge ; les gouttes de sueur tombaient de son front dru comme grêle sur le rocher; elles y creusèrent un petit lit, et le tiède liquide de cette source d'un nouveau genre, qui n'est pas tarie, alla au loin se perdre dans la Salm. Cependant frère Antoine avançait d'un pas grave, et faisait semblant de ne pas remarquer la présence du black gentleman. Celui-ci l'arrêta au passage :
— Hé, camarade !
— Camarade? — Quoi?
— Y a-t-il loin d'ici à Stavelot ?
— Vous allez à Stavelot, vous? avec ce pavé là? bonne chance ! Et frère Antoine continua son chemin.
— Hé, camarade !
— Eh bien! quoi?
— Un moment, écoutez ! vous voyez que je n'en puis plus !
— Ça ne m'étonne pas! Est-ce avoir le sens commun que d'aller se charger d'un pareil briquet ! le diable en viendrait à peine à bout!
Satan sourit à la manière d'un chat qui boit du vinaigre : mais l'air bonhomme de frère Antoine le trompa.
— Ah ça, continua le moine, je voudrais bien savoir ce que vous comptez aller faire à Stavelot avec ce carreau-là?
— Moi?.. Mais... je vais l'offrir au père Remacle pour lui aider à bâtir son couvent.
Il mentait, le coquin ! frère Antoine parut ne pas s'en apercevoir, il avait son idée.
— Dans ce cas, dit-il, vous suerez encore plus d'une fois avant d'y être, allez !
— Y a-t-il donc si loin? — Et quelle distance?
— Quelle distance? quelle distance!.. je ne le sais pas moi-même; mais le fait est qu'il y a loin.
— Vous vous moquez !
— Nenni ! Je le sais bien moi, puisque j'en viens. Et tenez : Là-dessus, frère Antoine vida aux pieds de Satan son sac de vieux souliers, jusqu'au dernier brin.
— Voilà, dit-il, tous les souliers que j'ai portés depuis mon départ de Stavelot; il y en a de toutes les formes et de toutes les dimensions.
— Eh, mais !
— Ceux-ci, dit-il encore, en désignant une paire de souliers d'enfants, veufs de leurs semelles, je les avais quand je suis parti, et ainsi du reste ; faites-moi le plaisir de compter ; si, après cela, le cœur vous en dit encore, bon voyage l
Messire Satan jeta un regard triste et découragé sur ce tas de vieux cuir; il y lisait clairement l'impossibilité d'empêcher la dédicace de l'abbaye.
Les paroles du portier, semblables à une douche d'eau glacée, avaient soudainement refroidi son courage ; il laissa glisser de ses épaules son fardeau, qui, en tombant faillir écraser le malin moine, et lançant aux quatre points cardinaux un horrible blasphême, il disparut. — Frère Antoine, riant dans sa barbe du succès de son idée, reprit allègrement le chemin de Stavelot; il raconta le tout à saint Remacle qui fit mentionner au livre d'or de l'abbaye l'exploit de son portier.
Le diable honteux et confus,
Jura mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Les moines restèrent depuis lors paisibles possesseurs de leur couvent, jusqu'à la révolution française, qui prit sur elle, en les chassant, de venger la déconvenue de Lucifer. Le faix au diable est toujours resté au même endroit, et jusqu'ici aucun effort humain n'est parvenu à l'en arracher.

Entre Trois-Ponts et Viel-Salm, dans une vallée, se trouve le village de Grand-Halleux, composé d'une trentaine de maisons : c'est beaucoup en Ardenne ; cette vallée contraste par sa fertilité avec le reste du pays que je venais de parcourir. Des champs bien alignés, de beaux vergers, quelques bouquets de bois sur le versant des montagnes, partout un air de propreté et d'aisance, y offrent un ensemble agréable, où la vue aime à se reposer, après que l'on vient d'admirer les âpres beautés des roches incultes. Je m'arrêtai, pendant quelque temps dans cette espèce d'oasis, et ne la quittai qu'à regret. La vue continuelle du spectacle imposant et terrible des convulsions du globe, finit par lasser ; l'homme, alors, comprend trop sa petitesse, il s'y sent écrasé. Je croyais l'aspect du pays définitivement changé, mais je me trompais; au détour de la route, je me vis subitement en face d'une roche énorme, la plus élevée de celles que j'avais vues jusqu'alors. C'était la roche de Hour. Les brusques arêtes de ses cimes dentelées la font ressembler à une ruine gigantesque.

Les circonstances dans lesquelles je me trouvais ajoutaient encore à l'effet que cet aspect produisit sur moi : je sortais d'une vallée riante et fertile, où, si j'étais poète, j'aurais rêvé l'églogue, quand tout-à-coup, cette roche vient étaler devant moi la menaçante majesté de ses pics de granit, dorés par les derniers rayons du soleil couchant.
Grand-llalleux se trouve au milieu d'une bande de terrain ardennais de l'étage inférieur; les ardoises y sont feuilletées, d'une couleur gris pâle, verdâtre, ou bleuâtre et d'un aspect mat. Ces roches, à la surface du sol, sont presque toujours altérées, mais sur le flanc des escarpements, comme aux rochers de Hour, il est facile d'en saisir la structure
Une heure plus tard, je vis poindre au loin des clochers de Viel-Salm. Le voyageur qui entrerait dans la ville du côté opposé, ne se douterait pas de l'aspect étrange et imposant que cette ville offre du côté de la route de Stavelot ; de là, on la voit huchée sur une manière de promontoire, que forme la roche en s'arrêtant brusquement au milieu de la vallée; au pied de cette muraille naturelle, s'étend une fange tourbeuse, au milieu de laquelle serpente la Salm ; et derrière la ville, les grandes ardoisières élèvent leurs cîmes orgueilleuses aussi haut que porte la vue.
Vieil-Salm, forme le centre d'un canton où domine l'étage supérieur du terrain ardennais, qui, de là, a pris le nom de Salmien. Il renferme moins de quartz que les étages moyen et inférieur ; on y exploite beaucoup d'ardoises d'une qualité fort estimée, qui servent à couvrir les toits; cependant elles ne se laissent pas diviser en feuillets aussi minces que celles de l'étage inférieur. L'étage supérieur est généralement moins élevé que les deux autres, néanmoins à la baraque de Fraiture il atteint une hauteur de 560 mètres.

A une petite distance de Viel-Salm, se trouve le village de Salm-Château, dans un des sites les plus sauvages de la contrée : sur la crête d'un rocher, à droite, sont perchées, comme un nid d'aigles désert, les ruines de l'ancien château des comtes de Salm, et à gauche, se dressent les cinq pics noirâtres des ardoisières, au pied desquelles se groupent les maisons du village avec leurs murailles en pierre de taille et leurs toitures d'ardoises. Les rochers de Salm-Château et de Petit-Sart, village situé près de là, appartiennent comme ceux de Viel-Salm, à l'étage supérieur, mais s'en distinguent néanmoins par la présence d'un coticule jaunâtre dont on fait les pierres à rasoirs, en ayant soin d'y laisser adhérer un peu de phyllade. Ces pierres sont l'objet d'un commerce considérable.

Salm appartenait jadis à la puissante famille des princes-comtes de Salm, qui descendaient de l'empereur Henri I.
Le petit-fils d'Henri, Herman, mort en 1165, laissa deux fils; l’un, Henri, est le chef des princes de Salm de Lorraine, éteints dans la ligne masculine en 1560; l'autre, Conrad, continua la maison de Salm en Ardenne, éteinte en 1415 dans la personne de Henri IV, qui nomma pour son héritier, Jean, seigneur de Reiferscheid. Les Salm-Reiferscheid se divisèrent eu trois branches qui furent dépossédées à l'époque de lu Révolution française de 1789.
Elles reçurent en dédommagement des biens en Franconie, en Bohême, et dans le Bas-Rhin. Le chef d'une de ces branches, le prince de Salm-Dyck, a établi dans son château de Dyck, près de Dusseldorf, un magnifique jardin botanique, et publié des notices sur un grand nombre de plantes rares.

Le jour baissait sensiblement, et je me proposai d'attendre à Salm le passage de la malle-poste qui devait me conduire à La Roche, en passant par la baraque de Fraiture. Quel singulier nom , me disais-je, n'est-ce pas plutôt baraque de friture, une manière de guinguette, comme on en voit par centaines autour de nos grandes villes! mais non, le poteau du chemin dit bien : Fraiture, en toutes lettres; d'ailleurs, une guinguette dans un désert!... Telles étaient mes réflexions, et d'autres encore, pendant que je crayonnais les ruines du château des princes de Salm, éclairées par les rayons de la lune. Un monsieur, fort bien mis, muni comme moi d'un carnier, et de plus que moi, la boutonnière ornée du petit chiffon rouge, qui fait faire tant de folies à des hommes réputés sages, vint à passer près de moi. Je lui demandai d'où venait la dénomination de baraque de Fraiture.

— « Lorsqu'on perça cette route, me dit-il, il y a quelques années, un homme de Fraiture, petit village à quatre lieues d'ici, bâtit, à l'endroit où les roules se croisent, une baraque de roseaux et d'argile. Comme c'était là, à peu près, la seule habitation qu'on rencontrât dans un long parcours, tout le monde s'y arrêtait ; le pauvre diable a fait fortune; il a remplacé sa hutte par une maison en pierres qui a conservé, et conservera probablement toujours le nom de baraque de Fraiture. C'est aujourd'hui la station des malles entre Liége, Houffalize, Viel-Salm et la Roche. »
Quand le monsieur m'eut quitté, je mis mon croquis dans mon carnier, et me dirigeai vers une auberge située à quelques pas de moi. Avant d'y entrer, je regardai l'enseigne : sous prétexte d'un cheval et d'une charrette, tout un côté de la maison était bariolé des couleurs les plus impossibles, et sur un fond vert de mer, se détachaient ces mots, en gros caractères rouges : A la maison des charretiers. Au lieu d'entrer, je préférai m'asseoir un peu plus loin, sur un quartier de roche, au bord de la route.

Bercé sur l'escarpolette des rêves que faisait naître en moi le site où je me trouvais, j'écoutai le murmure du ruisseau qui coulait à mes pieds, et le sifflement d'un léger vent du soir entre les branches ; c'était une de ces nuits claires et fraîches, exhalant un parfum de douce poésie qu'on ne trouve que dans le pays des montagnes. La lune, cette charmante fée que tous les poètes ont chantée, alors dans son plein, semblait sourire à la création; quelques rares nuages, qui seuls diapraient l'azur des deux, venaient de temps en temps rouler, autour de son disque argenté, leurs gazes transparentes : les ombres des arbres prenaient à sa lueur des formes fantastiques.

Absorbé dans la contemplation de ce qui m'entourait, au milieu du silence recueilli de la nature, je me laissai aller à des idées étranges; des souvenirs do la mythologie du Nord s'emparèrent de mon cerveau, je croyais entendre le cri des elfes, ou le doux chant des ondines, sortant de leurs grottes humides, pour venir prendre leurs ébats sur le bord des fontaines.
Je fus soudain tiré de ma rêverie par le bruit uniforme des grelots de la malle; pauvres haridelles de louage ! est-ce pour toutes les folies que vous êtes obligées de traîner, que vous portez les mêmes insignes que Momus? Peu après, je me trouvais installé sur le banc du fond, dans une voiture très - équivoque sous le rapport du confortable. Devant moi, à côté du cocher, ronflait un voyageur, que j'avais dû déranger pour gagner ma place ; c'était un gros homme, avec des cheveux en oreilles de chien, sortant d'une casquette en peau de renard, une blouse bleue, un nez en pied de marmite, bourgeonné comme un cornichon, une bouche d'hippopotame, une carrure à porter la pyramide de Chéops, et un ventre rond comme une locomotive, où venaient se croiser deux grosses pattes rouges, qui ne ressemblaient que de loin aux mains d'un homme civilisé. Le physique de ce monsieur me le fit soupçonner d'exercer le métier de marchand de cochons; un bâton noueux, suspendu à son cou par une courroie, me raffermit dans mon idée. A ma droite, et ne dormant pas, j'avais un de ces êtres hybrides dont l'existence tient de l'épervier, de la pie et du canard sauvage, et qu'on est convenu d'appeler commis voyageur : figure ovale et maigrette, teint de soupe au lait, barbe inculte d'un blond insolent, à reflet de soleil couchant, un chapeau Garibaldi, dont la couleur d'oignon brûlé attestait qu'il était jadis sorti noir du magasin; tel était l'individu : une redingote-puce l'enveloppait tout entier comme un étui.
Pour peu que celui-ci, me dis-je, soit, comme messieurs ses collègues, un moulin à paroles, je n'aurai pas le loisir de dormir, à l'exemple de cet honnête négociant en jambons; je n'avais pas plutôt formulé ce monologue, que le voisin-puce prit la parole; heureusement, j'étais moi-même plus disposé à causer qu'à dormir.
— Quelle belle nuit ! dit-il.
Ciel ! pavillon de l'homme, admirable nature !
Vous savez?
— Parfaitement ! monsieur est poète ?
— Hum! et il se mit à fredonner un air d'opéra, en l'écorchant un peu. — Quelle musique divine !...
— Monsieur est musicien?
— Hum!...
— Ce n'est sans doute pas la première fois que monsieur visite les Ardcnnes ?
— Ma foi, non ! hélas ! — Tenez, monsieur, voilà bientôt dix ans que je trimbale dans ce pays pour les vins et spiritueux de la maison Durangeau, Mignolard et Cie, et il ne se passe pas un jour que je ne regrette le beau temps de l'harmonie !
— De l'harmonie?... Monsieur est fouriériste?
— Beaucoup, monsieur !
— Et vous avez été obligé de quitter les douceurs de la vie harmonienne ?
— Que voulez-vous? « pas d'argent, pas de Suisses, » el notre communauté, faute de cet or qui n'est qu'une chimère, a vécu ce que vivent les roses; voilà pourquoi, monsieur, depuis dix ans, je bats les chemins et les buissons, pour trouver des clients à la maison Durangeau, Mignolard et Cie.
Mon commis voyageur ne demandait qu'à causer, je le laissai faire; j'étais d'ailleurs curieux de connaître la manière de vivre des harmoniens. Pendant ce temps, le conducteur fumait avec frénésie; ce qui me fit supposer qu'il se souciait fort peu de la théorie « des quatre mouvements, » et voulait couper le sifflet à mon interlocuteur, en l'enfumant comme un renard dans son terrier; quant à M. le marchand de cochons, son unique signe de vie était une musique assez semblable au roucoulement de sa marchandise; je respectai le sommeil de ce juste ; que lui importait l'harmonie? Ce fut donc au milieu d'un nuage de fumée, au son des largo mélodieux du voisin de face, que la redingote-puce me fit le récit des vicissitudes de son existence.

Tandis que j'écoutais, nous passâmes auprès du Colan-Han, point le plus élevé de cette partie des Ardenncs, qu'on aperçoit de plusieurs lieues à la ronde. Cette montagne se distingue des autres, par sa forme conique, son isolement, sa position et son élévation ; vue des hauteurs environnantes, elle produit l'effet d'un volcan éteint. Un peu plus tard, la voiture s'étant arrêtée devant la baraque de Fraiture, nous descendîmes. Trois ou quatre personnes se trouvaient accroupies dans l'âtre devant un feu de bois, dont la lueur vacillante et incertaine éclairait seule une chambre basse, encombrée de sacs de grains; quelques escabeaux, semés çà et là dans la place, et une table boiteuse formaient l'unique mobilier de ce restaurant ardennais; l'hôte veut sans doute que sa maison continue à mériter la dénomination de baraque ; il s'y prend bien.

Dans ce taudis fort peu ragoûtant, il me fallait attendre l'arrivée de la malle de Liège, avant de pouvoir partir pour La Roche. Alla de passer le temps, j'allumai un cigare, demandai du café, et me mis à causer avec l'hôte, au cri-cri de l'eau qui chantait dans le coquemar en fer de fonte, suspendu à la crémaillère de l'âtre. C'était là, du reste, ma seule ressource ; le marchand de cochons s'était fourré dans un coin et ronflait entre les sacs de farine, et le commis voyageur harmonien avait pris une autre direction.
Lorsque l'armée française passa, en Russie, l'hiver de 1812, il faisait un froid tellement intense, que la peau des soldats se détachait par lambeaux, quand ils touchaient la ferrure de leurs armes; il ne faut pas aller jusqu'en Russie pour avoir un échantillon de cette froidure; les habitants de la Baraque me dirent que, pendant les hivers rigoureux, il leur arrive parfois la même chose, lorsqu'ils veulent tourner le bouton de la porte; cela ne doit pas étonner, quand on pense qu'au moment où je m'y rencontrais, pendant une nuit d'été, je m'estimais heureux d'être devant un bon feu.

Un domestique me servit le café. La demi-obscurité qui régnait dans la pièce ne me permit pas de juger de la qualité de la liqueur, mais je fus désagréablement surpris, lorsque j'y portai les lèvres; au lieu de la boisson réconfortante et anti-somnifère que j'attendais, je ne trouvai qu'une espèce de boue, qu'il m'était impossible d'avaler; le brouet noir des Spartiates était meilleur, j'en suis sûr. « C'est le café du pays, me dit l'hôte, ici on a l'habitude de le bouillir avec le marc au fond. » Le café préparé de cette façon, n'est, certes, pas mauvais, mais il faut au moins se donner la peine de le filtrer, pour le rendre potable ; malheureusement, ce n'est pas la mode du pays; que voulez-vous? autres pays, autres mœurs, et autre café. Triste baraque de Fraiture, allez!

Extrait Emile VARENBERG, Une visite dans le voisinage, les Ardennes en 1860, Revue Belge et étrangère, tome 12, 1861, Bruxelles, pp.691-727.

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