vendredi 16 août 2013

Le Berger d’Arbrefontaine



De tous temps les berges ont eu la réputation d’être magiciens. Peut-être vous demandez-vous si la vie contemplative et méditative qu’ils mènent à travers champs leur a valu cette renommée. Je ne le crois point et j’en chercherai le motif dans un tout autre domaine.
Les herdiers avaient dans leurs attributions le devoir de soigner le bétail. Or, autrefois, les maladies qui frappent les mortels sans égard à la force ou à l’âge, étaient tenues pour diaboliques. Les pâtres qui connaissaient les vertus des simples et savaient les appliquer avec succès, étaient considérés comme possédant un pouvoir surnaturel.
En Wallonie, les traditions populaires ont conservé dans les contes, le souvenir du berger-magicien, type et symbole de l’espèce, qui dans le Condroz s’appelle Bèlem, en Hesbaye Paquai-Hawî, à Theux Brièmont, à Mont-sur-Marchienne David.
Le berger d’Arbrefontaine n’était pas un de ces êtres mythiques dont les aventures défrayaient les conversations lors des veillées. Il vivait il y a trois quarts de siècle et se nommait Gilles-Joseph Marquet.
Voici son signalement, tel que le décrit le passeport pour l’intérieur de la Belgique, délivré par le maïeur d’Arbrefontaine le 30 décembre 1863 :
« Agé de 57 ans. ― Taille 1 m. 70. ― Cheveux châtains. ― Yeux gris. ― Nez petit. ― Bouche moyenne. ― Barbe châtaine grise. ― Moustache néant. ― Menton rond. ― Visage ovale. ― Teint ordinaire. ― Corpulence forte. ― Signes particuliers : néant. »
Malgré l’imprécision de certains termes, ces détails permettent néanmoins de reconstituer la silhouette du herdier.
Marquet passait pour le plus grand sorcier de son époque et on lui attribuait le pouvoir de se métamorphoser en animal ou en arbuste comme il le voulait. Témoins ces exploits dont les annales villageoises ont conservé le souvenir.
Marquet avait un frère. Un soir, celui-ci regagnait son logis d’un bon pas. Soudain il ouit distinctement derrière lui le pas d’un cheval. Il gagna le bord de la route et s’arrêta pour laisser passer le coursier. Mais il eut beau scruter l’ombre, il ne découvrit point l’animal. Il reprit sa marche et ne tarda pas à franchir le seuil de son habitation. Quelques instants après, Gilles-Joseph rentrait à son tour.
Plusieurs fois encore, le villageois entendit ce cheval fantastique dont le trot lui causait une certaine inquiétude. Il fit part de ses appréhensions à Gilles-Joseph qui le rassura : « Soyez tranquille, je vous assure que le bayard ne viendra plus vous ennuyer. »
Effectivement le bidet ne troubla plus les retours du brave campagnard. Mais un jour, en arrivant au Magéru, il croisa un chien énorme au poil très noir et dont les yeux brillaient comme des escarboucles. Le mâtin se dirigea vers le journalier en grognant et en montrant des crocs inquiétants, le frôla, puis disparut derrière une haie. La rencontre n’était pas plus agréable.
Le lendemain, le frère de Gilles-Joseph regagnait sa chaumière content d’avoir cheminé sans mésaventure. Comme il arrivait au croisement de la route qui conduit à Wanne, le chien surgit et fit mine de foncer sur lui. Notre homme fit un écart pour l’éviter et continua à marcher en tremblant.
En voyant sa mine défaite, le berger lui demanda ce qui causait son tourment. Marquet se plaignit derechef du chien. Gilles-Joseph eut pitié de son frère : « Munissez-vous d’un solide rondin et le chien n’osera plus vous approcher, je vous le garantis ! » Le remède était facile à employer : le paysan le suivit à la lettre et il fut ainsi délivré des vexations de l’esprit malin.
Une autre fois, le herdier se rendait au marché de Stavelot, en compagnie d’un habitant d’Arbrefontaine. Tout à coup Gilles-Joseph prétexta un besoin urgent. Il sauta dans le taillis voisin, abandonnant son compagnon au milieu de la chaussée. Celui-ci, en l’attendant, résolut de se tailler une canne. Il avisa une souche bien vivante et s’apprêta à couper une branche très droite. Quelle ne fut pas sa stupéfaction d’entendre le buisson lui dire : « Ne m’élaguez point ce rameau, vous m’amputeriez du pouce ! » C’était encore un bon tour que lui jouait le berger.
Mais la célébrité du pâtre s’étendait bien au-delà de son clocher et de son canton. L’un de ses titres de gloire fut d’avoir été consulté par Léopold Ier. Les chevaux du roi crevaient tous frappés par un mal inconnu, dont les vétérinaires les plus habiles ne parvenaient à déterminer pas plus l’origine que l’antidote. Le pasteur fut appelé à Bruxelles pour examiner le cas. Par qui fut-il mandé ? Ne détruisons point par des questions indiscrètes et d’ailleurs insolubles l’auréole de la légende. Est-ce à cette occasion que le sorcier obtint le passeport dont j’ai parlé plus haut ? Quoi qu’il en soit, Gilles-Joseph visita minutieusement les écuries du palais royal, puis la nuit venue, il demanda à s’y enfermer seul. Dès que parut l’aube claire, on se hâta de lui demander le résultat de ses constatations. Mais Marquet hocha la tête et ne voulut rien dire. La nuit suivante, il recommença son manège et le matin, on le harcela de nouvelles questions. Il répondit de la même façon. On commençait à douter du pouvoir de l’Ardennais. Tout paraissait démontrer que sa réputation était surfaite. Une troisième fois, il se verrouilla dans l’écurie. Le lendemain, il sortit du bâtiment hirsute, congestionné, ruisselant de sueur. En le voyant, on devina qu’il avait dû se passer des choses extraordinaires. Le berger annonça d’un air vainqueur : « Je tiens la clef du mystère. » Et il raconta qu’un « général de la cour » se transformait en couleuvre, injectant son venin aux chevaux qui mourraient bientôt. Gilles-Joseph réclama l’éloignement de l’officier, ce qui lui fut accordé. Dès lors les chevaux n’eurent plus à souffrir de maléfices.
Malgré toute sa science, le berger ne parvint pas à prolonger sa propre existence. Après son trépas, sa femme s’en alla habiter Stavelot, auprès de sa belle-sœur et de son beau-frère que le berger avait tourmenté jadis. Pour toute fortune, la veuve amenait avec elle un coffre très lourd, fermé par deux serrures. Les parents s’informèrent du contenu de ce bahut. La vieille se borna à répondre qu’il renfermait quelques cuillères en argent sans importance. Cette huche intriguait l’hôte. Profitant d’une absence de sa belle-sœur, il crocheta les verrous et l’ouvrit. Grande fut sa surprise : Le coffre était rempli de pièces d’or. Il s’empressa de remettre le tout en ordre, en ayant soin de ne toucher à rien. Les pratiques magiques auxquelles se livrait le herdier l’avaient  toujours effrayé. Ignorant d’où provenait cet or, mais lui attribuant une origine diabolique, il préférait ne point en distraire la moindre parcelle.
S’entendant mal avec ceux qui l’avaient recueillie, la veuve retourna à Arbrefontaine, en emportant son précieux bahut.
Elle s’installa dans une chaumine presque en ruine, croupissant dans une affreuse misère. Elle décéda dévorée par la vermine. Le lendemain de sa mort, le feu prit à sa bicoque et la consuma. On accusa son défunt mari de s’être ainsi assuré la propriété du corps de sa compagne. Le frère du pasteur fouilla les décombres et à la place où se trouvait le coffre, il découvrit deux lingots d’or dont il n’eut garde de s’approprier.
Lors du décès du pâtre, le frère Marquet s’était emparé des livres de sorcellerie dans lesquels le disparu avait puisé son savoir. Le clergé de Stavelot, craignant la propagation de pratiques superstitieuses, fit plusieurs démarches pour se faire remettre les bouquins mystérieux. Malgré les offres les plus alléchantes, le rustre s’obstina à refuser toute cession, craignant sans doute que le berger ne lui jouât quelque tour d’outre tombe. Comme les prêtres insistaient, l’Ardennais têtu résolut de mettre les grimoires en lieu sûr, pour déjouer toute surprise. A la nuit close, il creusa un trou très profond dans son jardin et y enfouit les volumes. Vers la fin de sa vie, il voulut retirer les fameux livres qui avaient suscité tant de convoitise. Il fit de nombreux sondages à l’endroit où il les avait enterrés. Hélas ! il ne parvint pas à en recouvrer le moindre vestige. Une croyance populaire affirme que tout objet confié à la terre est immédiatement saisi par le diable. Le bonhomme en conclut que Satan avait été ravi de rentrer en possession du précieux dépôt, et cette déduction le convainquit une fois de plus des accointances de son frère avec l’enfer.
Les multiples exploits du berger d’Arbrefontaine animent encore aujourd’hui les récits des vieilles gens. Lorsque les terriens de cette région se trouvent dans une situation embarrassante, ils déplorent de ne pouvoir consulter le herdier. Et leurs regrets s’expriment en ces termes : Ki n’estangn’ co à timps dè vî berdjî !



G. Laport, dans L’Amblève Légendaire, 1931.

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