mardi 3 juin 2014

RELATION DE LA VIE A GORONNE PENDANT LA PREMIÈRE ANNÉE DE LA GUERRE 1914-1918


(Extrait du « Liber memorialis » de la paroisse de Goronne – Pages rédigées par l’abbé Leboutte, curé de Goronne)

1914

A la fin du mois de juillet, les relations sont devenues très tendues entre les grandes puissances européennes. Depuis longtemps on cherchait l’occasion d’une guerre, et enfin cette occasion était trouvée.

                Comme il ne m’appartient pas de faire ici l’historique de ce qui se passe en dehors de la paroisse, je n’ai rien à dire de l’occasion ni des causes qui ont amené les événements de 1914, et je dirai seulement ce qui s’est passé à Goronne.

                Le gouvernement belge, afin de prémunir son territoire contre une tentative de violation de sa neutralité, avait rappelé sous les armes les trois premières classes de la réserve ; Dans la journée du 31 juillet, il décréta le rappel de toutes les classes et, pendant la nuit du 31 juillet au 1er août, à 2 heures du matin, je sonnais les cloches sur l’ordre du Bourgmestre pour annoncer la mobilisation générale. L’émotion fut profonde dans la paroisse : plus d’un villageois trembla et ne dormit plus jusqu’au matin. Qu'allait-il arriver ?

                Le 3 août, j’assistais à Vielsalm à la solennité de l’Adoration du St-Sacrement. Une nouvelle officielle, mais secrète encore, reçue dans la matinée, faisait prévoir que la Belgique allait entrer en guerre avec l’Allemagne : le gouvernement allemand demandait au roi Albert s’il permettrait le libre passage des armées allemandes par la Belgique. Connaissant d’avance la réponse que le Roi et le gouvernement allaient donner, tout le monde s’attendait à une déclaration de guerre.

                Je suis rentré ce jour-là fort tard à Goronne, juste pour chanter le salut : il fallait préparer la journée de l’Adoration ! J’avais demandé un religieux du couvent de Bastogne pour donner les sermons ; Le Père Gardien du couvent m’avait envoyé un télégramme pour m’avertir de l’impossibilité où il se trouvait de nous fournir un prédicateur : la France appelait les hommes sous les drapeaux. Le R. P. Nonet, S. J., de la maison St-François Xavier de Verviers, m’avait promis son bienveillant concours pour le lendemain, lorsqu’il aurait terminé les exercices de l’Adoration à Vielsalm.

                Je rentrais donc tout pensif ce soir du 3 août : je préparais en me recueillant le sermon que j’étais obligé de prêcher et, pris au dépourvu, je me résolus à parler des événements qui se préparaient, des causes de la guerre (au point de vue surnaturel : Châtiment des peuples, etc.), et à préparer les confessions du lendemain par un bon examen de conscience. Et il en fut ainsi. Il y avait foule au salut et tous ouvrirent de grands yeux à l’annonce que je leur fis de l’imminence du danger. Beaucoup n’y crurent pas ; Le lendemain, en sortant du presbytère, j’apprenais que l’on avait fait sauter le tunnel de Trois-Ponts. La guerre était déclarée.

                Vers 9 ½ h., un gendarme arrive à fond de train donner les derniers ordres du gouvernement : il faut sonner les cloches pour rassembler les gens du village qui doivent se mettre à la disposition du Bourgmestre. Il s’agit d’abattre les arbres sur la grande route pour retarder le passage des troupes allemandes. Et voici l’émoi porté à son comble : les hommes et les jeunes gens courent, la hache à la main, et les vieillards viennent pleurer avec les femmes autour de moi, se demandant ce qu’ils vont devenir ; l’un d’eux prédit déjà la famine. Pour moi, qui me figure que la guerre ne peut pas durer longtemps avec les engins meurtriers d’aujourd’hui, je les console, je les envoie à l’église prier et se confesser. Car voici le P. Nonet. Il a vu, de vielsalm à Goronne, tomber les beaux chênes, les grands sapins ; On coupe les poteaux du téléphone, les haies artificielles, tout ce qui peut servir d’obstacle. Quelle pitié !…




La journée de l’Adoration et les suivantes.

                Ce fut certainement une journée de grâce que la journée du 4 août 1914 : le danger du moment donna un surcroît de ferveur à la majeure partie des paroissiens. Dans l’après-midi, deux classes de miliciens (1900 et 1899) étaient encore rappelées sous les armes.

                Le R. P. Nonet, avec tout le zèle qu’on lui connaît, prêcha une vraie croisade eucharistique. Au salut du 4 août et à tous les offices de la journée du 5, il y a eu foule extraordinaire. Les communions pendant quelques jours ont été tellement nombreuses qu’il nous a fallu songer bientôt à nous assurer que le pain à consacrer ne nous manquerait pas. Nous avons du découper en 5, 6 parties et plus encore parfois les 3 ou 4 centaines de petites hosties que nous possédions : il n’était plus possible d’en trouver, et bientôt d’ailleurs nous ne pouvions plus quitter le village. Pendant la 1ère semaine qui a suivi le jour de l’Adoration, nous avons distribué cinq cents communions (il y a eu 1400 communions pendant le mois d’août).

                Jamais l’on avait vu chose pareille à Goronne : pourvu que N.S. conserve ces bonnes dispositions dans les cœurs, que la pratique de la communion fréquente et quotidienne s’implante dans la paroisse et y demeure ! Voilà ce que je souhaitais de toute mon âme.

                Bientôt, on n’osa plus circuler en dehors du village. Dès le 4, une automobile conduisant des officiers allemands avait voulu monter vers Goronne, mais l’abatis d’arbres entravait sa route. Le 6, nous entendions tonner le bruit des canons de Liège ; Vielsalm était occupé militairement par les Allemands dans l’après-midi ; J’y suis allé le 7 au matin afin de pouvoir dire qu’un jour j’avais vu des soldats allemands en Belgique ! Jamais on n’aurait pensé qu’il en viendrait à Goronne ! Innocents que nous étions ! Le 8, Vielsalm était fermé : plus de communication possible avec l’extérieur !

                Le 9, première apparition des Allemands à Goronne : 4 soldats se trouvaient sur la route au milieu du village, demandant aux villageois si l’on n’a pas vu de soldats français dans les environs. Le soir, à 9h., après le salut, 15 cavaliers viennent réquisitionner de l’avoine ; Ils réussissent à en trouver de 4 à 500 kilos, en compagnie de l’échevin M. André qu’ils ont chargé de la mission de les renseigner ; Et ils s’en retournent dans la nuit, après avoir remis à leurs fournisseurs un accusé de réception.

                Dans la nuit du 9 au 10, à 3h du matin, une patrouille passe. Je m’éveille au bruit que font les bottes sur la route. Spectacle angoissant ! Dans l’après-midi du 10, nouvelle patrouille.

                Le 11, le P. Nonet, qui a prêché avec grand succès une croisade eucharistique à Arbrefontaine, revient à nous, mais non pour demeurer à Goronne. Il voudrait aller retrouver ses chers confrères au couvent de Verviers. Je tâche de l’en dissuader, ainsi que M. le curé d’Arbrefontaine qui l’a ramené jusqu’ici ; Rien n’y fait. Le Père nous demande de l’accompagner jusque Vielsalm : nous pourrons témoigner qu’il est un missionnaire qui s’est trouvé surpris chez nous par la rapidité des événements. Nous lui remettons d’ailleurs un certificat ; Et nous partons avec lui, sans obstacle jusqu’à l’entrée de Rencheux. Là, les soldats ont élevé une barricade. On nous met en joue ; Nous faisons halte en arborant le drapeau blanc (notre mouchoir de poche). Le garde vient à nous ; Le Père s’explique en allemand et demande à parler au capitaine. Gentiment, le sergent qui conduit la garde nous aide à passer sous le réseau de fil de fer barbelé et nous conduit devant le capitaine. Celui-ci nous reçoit poliment avec ses lieutenants : Il nous questionne ; Le Père Nonet explique sa situation et demande un laisser-passer pour Verviers. Impossible dans la confusion où l’on se trouve ! Ce serait extrêmement dangereux d’entreprendre un pareil voyage : il y a des armées par toute la province de Liège, on s’y bat, on risquerait d’être tué. « Retournez donc chez vous, et n’en sortez plus », conclut le capitaine. C’est le meilleur conseil qu’il nous donne à tous les trois. Et, sans nous le faire répéter, nous saluons ; Nous repassons la barricade et nous revenons à Goronne.

Suite des événements


                Le 13, des milliers de soldats ont traversé le village. Une compagnie d’infanterie s’y arrête pour quelques jours, ainsi qu’une colonne de munitions. J’ai hébergé deux officiers qui se sont montrés fort convenables tout le temps de leur séjour. Ils ont dû me fournir du pain, car je n’en avais pas à leur présenter : la veille, à 8 ½ h. du matin, un escadron de cuirassiers était venu de Vielsalm à Goronne. Comme je sortais du presbytère, les chefs défilaient à la tête de l’escadron. « Venez, Mr le curé ! » me crie un lieutenant. Je les suis jusqu’au milieu du village ; Le P. Nonet nous suivait à distance. On me dit d’appeler tous les hommes ; Je fais signe à tous ceux que j’aperçois de venir auprès de moi. Dans les maisons qui ne se trouvent pas sur la route, quelques peureux sèment la terreur en disant qu’on rassemble les hommes pour les fusiller ; Et beaucoup fuient vers le « Crin du Sart ». Le maître de cavalerie, après avoir appris à quelques hommes que la politesse exige qu’on salue un chef, commande qu’on apporte à l’instant tout ce qu’il y a de vivres au village, sous la menace de réquisitionner dans les maisons et de brûler le village si on ne le satisfait pas. Terrorisés, les gens apportent de tout : jambons, lard, œufs, beurre, pain, légumes, des poules, de l’avoine, etc. Vers dix heures l’escadron repartait avec une voiture bien chargée. Et nous, nous n’avions plus grand chose.

                Les soldats qui ont bivouaqué dans le village ont été convenables ; Leurs chefs étaient des gens honnêtes qui nous ont fait respecter par leur troupe. Les habitants ont donc été tranquilles, pour autant que les circonstances pouvaient leur donner de la sécurité ; Il est vrai que dans toutes les maisons on se montrait convenable aussi : pauvres gens qui n’avions pas grand chose nous-mêmes ! On a tué des veaux, des porcs, des poules, des lapins pour la troupe. Dans les granges, dans les remises, il y a eu des tas de foin abîmés ; C’est assez naturel : un soldat n’est pas souvent homme de grande économie ! Lorsqu’il y avait des réclamations, les gens s’adressaient soit à Mme Halin, chez qui demeurant le capitaine, et dont la connaissance de la langue allemande a rendu bien des services, soit au Père Nonet, qui parle très correctement l’allemand et qui nous a été d’un très grand secours ; Le capitaine et les lieutenants faisaient droit autant que possible à ces réclamations.

                Nous n’avons pas cessé de sonner les cloches pour les offices, pour l’Angélus, pour les confessions. Ignorant la mesure qui est prise en temps de guerre de faire les cloches, j’ai toujours laissé sonner ; Et ni les troupes de passage, ni les chefs qui ont logé au presbytère ne me l’ont fait remarquer. Nous avons fait nos offices solennellement le samedi 15 août et le lendemain ; Les soldats catholiques y ont assisté bien pieusement ; Les protestants visitaient tranquillement l’église en dehors des offices. Nous aurions pu faire la procession du St-Sacrement le 15 août, s’il n’avait pas fallu passer par la grand route ; Le capitaine m’avait donné la liberté de le faire, mais comme des troupes ou des autos passaient assez souvent, nous avons dû abandonner l’idée de la procession.

                L’échevin M. André a été gardé comme otage pendant tout le temps du séjour de la troupe. Nous avions remis nos armes le 13 ; Chaque soir, à 8 ½ h, tout le monde devait être rentré et toute lumière éteinte.

                Le 18, à 3h. du matin, réveil général : la troupe doit partir. Les soldats remercient les habitants ; Le capitaine me remet un témoignage de bonne réception. Tout le monde est content.

                La nuit du 18 au 19, j’ai logé encore 4 officiers et 5 soldats. Le 19, des télégraphistes viennent établir une ligne télégraphique. Qu’on n’y touche pas ! Le 20, passage des dernières troupes se rendant vers Namur. Bientôt nous entendons le bruit du canon de ce côté !

                A partir du 21, les routes deviennent libres, nous ne sommes plus prisonniers chez nous : On peut aller sans encombre à Vielsalm, à Arbrefontaine, avec un certificat délivré par l’échevin. Le P. Nonet, désireux de se rendre utile et de se rapprocher petit à petit de Verviers, nous quitte ce jour-là pour aller prêcher à Odrimont.






Depuis la fin du mois d’août 1914 jusque la fin de l’année.

                Le 9 août, un homme qui passait par Goronne, venant d’un faubourg de Liège, nous avait annoncé que les Allemands occupaient la ville et que, l’un après l’autre, les forts tombaient en leur pouvoir. Nous ne l’avions pas cru ; Mais, comme les officiers des troupes qui passaient et logeaient au presbytère nous le répétaient, il avait bien fallu admettre la triste réalité. Gardant une pleine confiance en notre armée et l’aide de ceux qui avaient signé la neutralité de la Belgique et qui devaient par conséquent la défendre, nous leur disions : « En tout cas, vous n’entrerez pas à Namur ni à Anvers » !

                Or voici que le 27 août, des soldats viennent placarder une affiche : Namur est pris, l’armée franco-belge est repoussée au-delà de la Meuse, et comme toutes les troupes allemandes ne sont pas nécessaires là-bas, il va en revenir qui seront envoyées contre les Russes. Tout cela n’était que trop vrai. Le même jour et le lendemain, de petits pelotons venaient préparer le retour ; Le 29 dès le matin, plusieurs régiments traversèrent le village en chantant leur victoire : tous les soldats avaient des fleurs à leur tunique ou à leur casque ; Nous les vîmes passer tout le jour avec leur train de munitions, des chariots couverts de branches de chênes, de grands drapeaux belges enlevés aux façades des maisons. Wépion, Malonne, Florenne, Marchovelette, lisions-nous sur des charrettes, des camions de tout genre. Nous avions le cœur tout gonflé d’émotions !

                La nuit du 29 au 30, dans les maisons qui bordent la route, on a hébergé et nourri 1000 hommes d’infanterie et 30 officiers, qui nous ont acheté jusqu’à notre dernier morceau de pain. Le 30, il nous a fallu cuire du pain dès le matin ; Heureusement qu’il y avait encore des pommes de terre et quelques rares œufs ! Rien d’autre ne nous restait. Ce jour-là, nous avons encore vu quelques régiments retourner vers la Prusse.

                C’est le 29 que j’ai appris la mort de Sa Sainteté le Pape Pie X. Huit jours avant, une personne m’avait annoncé cette triste nouvelle, mais je n’avais pas voulu y croire plus qu’à tous les autres racontars qui se colportaient en ce moment à propos de tout. Un capitaine catholique, qui logeait au presbytère avec plusieurs autres officiers, m’a montré la nouvelle dans son journal. Pie X, mort le jeudi 20 août à 2 h. 40 du matin. J’ai demandé des prières et une communion spéciale pour S. S. et pour le conclave ; Nous avons chanté un service funèbre quelques jours après.

                A partir du 30, il n’est plus passé que quelques hommes de troupe pendant 2 ou 3 jours ; Quelques soldats en auto viennent de temps en temps nous demander des légumes pour leur troupe et exiger du vin de ma cave.

                La vie est donc redevenue tranquille et, peu à peu, la circulation possible au moyen d’un certificat du Bourgmestre. A Vielsalm, à la commandanture, on délivre des passeports pour les voyages, même par chemin de fer. Sauf les prix qui sont très élevés (0,10 fr. par km) et les correspondances qui ne sont pas assurées, on pourrait risquer un tour de Belgique. Le commerce est assez embarrassé, la vie commence à coûter cher (j’ai acheté de la farine à 65 frs, celle qui se payait 28 frs avant la guerre).

                A la Toussaint, l’école a été rouverte (le logement du maître d’école, inhabité depuis juillet, a été complètement pillé : le linge, le vin en bouteilles et en tonneau ont disparu).

                Par suite des menaces faites par des soldats à certains curés du voisinage, à propos de la sonnerie des cloches, je n’ai plus fait sonner les nôtres. Au bout de 3 semaines environ, à la fin de novembre, on a recommencé à sonner et je n’ai pas été inquiété.

                Nous n’avons pas de journaux pour connaître les opérations de la guerre ; On se livre à des racontars fantaisistes, exagérées… Nous entendons continuellement le bruit lointain du canon… Nous savons que cette chère Belgique est occupée jusqu’à l’Yser…

                A partir de la fin du mois de novembre, je donne les cours de la 4ème classe d’humanités à deux élèves du séminaire de Bastogne pour leur éviter la perte d’une année d’études.

                J’ai eu le bonheur de distribué 4866 communions en 1914. Depuis le mois d’août, 99 grandes personnes et presque tous les enfants communient chaque jour. C’est consolant. Mais (il y a un mais), à part les enfants de chœur, aucun enfant ne se gène pour communier le dimanche. N’est-ce pas de l’indifférence !…

Fin de la relation de l’année 1914



Roger GEORIS

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