lundi 3 août 2009

À Commanster, parmi les pierres tombales.

(publié dans le Bulletin du Syndicat d’initiative de Vielsalm, 1951, n°3)

Avant 1819, les paroissiens de Commanster étaient inhumés à Vielsalm. Par les chemins fangeux, à travers bois et broussailles, les convois funèbres avançaient péniblement, infligeant aux vivants, rendant aux morts les derniers devoirs, un long et douloureux déplacement.
Depuis plus de cent trente ans, les morts restent au village. Le paysan aime de reposer dans sa terre, dans le cadre familier de ses arbres, de son clocher et de ses fermes. Non loin de l’église, les croix de pierre bleue émergent d’un mur de clôture en arkose : c’est le cimetière.

L’étrange guérisseur.

Cimetière de chrétiens, où seul, dans un coin, du côté Ecole communale, et en terre non bénite, un mécréant est enterré. Il s’appelait MERGER. Étrange guérisseur venu des collines de l’Eifel, poursuivi dans son pays pour exercice illégal de la médecine, il avait passé la frontière, s’était établi à Commanster, et, sans diplôme, mais non sans capacités, il y exerça ouvertement l’art d’Esculape, à la satisfaction générale. Anciens clients d’au-delà et nouveaux d’en-deçà assiégeaient sa maison, sûrs d’être guéris par le savant allemand.
Les médecins de la région de Salm ne portèrent jamais plainte contre lui. Bien mieux, un docteur de Grand-Halleux, condamné par la Faculté, recourut à ses services et sortit de sa consultation, éclairé sur les causes et les remèdes de son mal.
Hélas ! MERGER ne se consola jamais de son exil ; il noyait son chagrin dans le vin et dans le péquet. Depuis son échec à l’Université de Bonn, il avait abandonné la foi et se disait libre-penseur : « Ni Dieu, ni maître » était sa devise. Un jour, sur le chemin qui longe la frontière, près de la ferme RICHTER, il fut frappé de congestion. Dans un dernier effort, il tenta de se saigner lui-même, n’y réussit pas, et, quand on découvrit son cadavre, il tenait en main son couteau de poche grand ouvert.

BAPTISTE et SCHEURETTE.

Dans la maçonnerie qui supporte la croix principale du cimetière est encastré un fragment de la pierre tombale de Henri François BAPTISTE, ancien maieur de Gouvy, échevin de la Haute Justice du Comté de Salm, décédé à Commanster vers 1720. Sa Dame, Anne Pétronille, née SCHEURETTE, mourut le 24 mars 1778. Sa pierre tombale, restée intacte, est adossée, au fond de la cour du presbytère, contre le mur de la sacristie. Les sculptures en sont d’une réelle valeur artistique : au sommet, déployant ses ailes, un ange chevalerie. En dessous, le heaume et la cuirasse surplombant les armoiries accouplées des BAPTISTE et des SCHEURETTE. Pour la famille BAPTISTE, en haut, trois étoiles disposées en triangle ; en bas, une roue, la roue de Haute Justice du Comté de Salm. Pour la famille SCHEURETTE : au centre un écusson au chevreuil bondissant ; sur le même plan, au-dessus de l’écusson quatre rustres, fers de lance en forme de losange ; de chaque côté de l’écusson, un rustre semblable aux quatre d’en haut ; en-dessous, deux rosaces et une étoile disposée en triangle.
Sous les armoiries, entre deux colonnes de style corinthien, surmontées chacune d’une urne aux faisceaux de flammes, dans un encadrement de feuillage stylisé, l’épitaphe suivante :

Ici repose la dame
Anne Pétronille
Baptiste née Scheure
Tte épouse à feu
Monsieur H.F. Baptist
Maïeur de Gouvy
Echevin du Comté de
Salm et principale
Bienfaitrice de cette
Chapelle agée de
75 ans décédée
Le 24 mars 1778
R.I.P.


Enfin, tout en dessous, une croix sur un crâne et des ossements.
Au printemps 1951, en déblayant les remises du presbytère de Commanster des maçons découvrirent sous les dalles des fragments de la pierre tombale de l’époux de Dame SCHEURETTE, H. F. BAPTISTE.

Le coq devenu muet.

Ces illustres personnages habitèrent l’antique manoir de Commanster, encore appelé aujourd’hui « le vieux château », propriété de M. le député Jean MERGET. Parmi les légendes qui hantent cette demeure, il en est une qui n’a pas cessé d’intriguer les visiteurs. Sous le vieux château s’ouvraient des souterrains. Sous la rampe de l’escalier qui y donnait accès, un coq était perché. Quelqu’un descendait-il ou gravissait-il les profondes marches de pierre, aussitôt des cocoricos sonores alertaient toute la maison.
Le coq est toujours perché sur la rampe de fer. Mais oncques plus ne chante, pas même au passage d’un député.

Le zouave pontifical.

Curieuse parmi les tombes des paysans cette Concession à perpétuité de la famille ROLAND-VAST. Là fut inhumé en 1910 le corps de Paul ROLAND, ancien sous-officier aux Zouaves Pontificaux, honoré de la Croix Pro Ecclesia et Pontifice, de la Croix de Montana, de la médaille militaire Bene Merenti, de la Médaille Civique de 1re classe, de la Médaille Commémorative du règne de S.M. Léopold II et Chevalier de Pie IX.
Paul était né à Montmartre, Paris, le 3 juillet 1847. À la fin de ses études à l’Institut JAMAR, à Anderlecht-lez-Bruxelles, il s’enrôla sous la bannière pontificale en 1867 et y servit jusqu’à la dissolution des régiments pontificaux en 1870.
Rentré en Belgique, d’abord commis au Ministère de la Justice, puis au Gouvernement provincial de Liège, il fut un fonctionnaire d’élite, un ardent catholique et un modèle de père et d’époux : « … S’il plaît à Dieu, avait-il écrit, c’est auprès de ma chère mère et de mon cher père que je désire dormir mon dernier sommeil, sur cette bonne terre de Commanster qui abrita mes premières années. Deo gratias. »
En 1850 en effet, appelés au service des douanes à Commanster, les ROLAND-VAST avaient aimé ce village et l’avaient choisi comme terre de repos.

Ceux-là aussi ont leur pierre.

… ceux qui tombèrent percés de balles, fusillés à la Citadelle de Liège, prisonniers militaires et politiques, reliques légères ramenées d’exil pour reposer dans la terre natale. Village frontière, Commanster a toujours rejeté la tyrannie, d’où qu’elle vienne.
Les hauts faits de KRÉTELS, commandant les Salmiens en 1798, dans la guerre des paysans ne sont pas oubliés. De 1940 à 1945, les REISCHLING et autres passeurs d’hommes ou résistants ont payé de leur vie la défense de la liberté, des droits de leu Dieu et de leur Patrie.
À la sortie du cimetière, non loin de l’église, à l’entrée de la ferme de M. Joseph SCHMITZ, aux branches dépouillées d’un arbre, se balancent deux bouts de corde : c’est là qu’en janvier 1945, dans un décor de neige et d’armée en déroute, les S.S. de Von RUNDSTED pendirent deux paisibles paysans de Commanster, les deux frères URBANY.
Eux aussi reposent dans l’enclos paisible auprès de leurs ancêtres, les bergers, les laboureurs, les bûcherons, les soldats, tous ceux-là qui habitèrent, travaillèrent et prièrent, connurent les joies et les larmes sur ce sommet du Val de Salm, Commanster, si bien nommé, le val des aulnes.

P.S. :
L’Auteur de cet article serait reconnaissant aux personnes qui possèdent des documents sur la famille ROLAND de les lui communiquer. Un ROLAND, qui repose au cimetière de Commanster, a été Directeur du théâtre impérial à Saint-Pétersbourg sous le règne d’Alexandre III. Il lançait la mode à Paris, Londres, Vienne et Rome. L’un de ses descendants, habitant Bruxelles, écrivait dernièrement : « C’était un grand artiste belge, et il serait à souhaiter que la cmmune où il est né, à Beho, ou bien celle où il est mort à Arbrefontaine, conserve le souvenir de celui qui a porté au loin le renom de la petite Belgique ».

T. CATTEAU

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