vendredi 14 août 2009

Sur la fabrication des ardoises pour toitures (2).

(publié dans L’Annonce de Vielsalm, le 31 août 1952)

Un document de 1659 nous apporte des précisions quant aux personnes occupées au travail de la fabrication des ardoises. Il s’agit du dénombrement des chefs de ménages au comté de Salm. Pour les villages voisins du thier des ardoisières, il mentionne les noms de 14 personnes, savoir : de La Comté, Balduyn COUNET ; de Vielsalm, Collet ROUSSEAU ; Barthélemy GOME, Léonard de Cahay ; de Priesmont, Henri BERTOING ; de Ville-du-Bois, Piron le Tichon ; de Neuville, Denis Henri, Bertrand Michel ; de Bêche, Jean Colla, Grand Henri, Jean Didriche, Herman dessus l’eau, Hubert Pierre, Henri Duchamps.
C’est peu de travailleurs et, conséquemment, une exploitation fort minime. Il y a cependant un peu d’exportation puisque certains chefs de ménage de la région nous sont signalés comme transporteurs d’ardoises. Ainsi, en 1656 Jean Gérard de Ville-du-Bois « faict charoy d’ardoises, d’autre chose au retour » ; et Jean Gengout, de Ville-du-Bois également, est mentionné comme ne faisant « autre trafficque qu’au charoy avec ardoises granit et autres choses ». Et d’autres.

L’ancien usage.

La fabrication des ardoises, à ce moment, (fin du XVIIe siècle), ne doit d’ailleurs guère aller au delà des besoins de la région proche, selon ce que nous éclairent à ce sujet deux ordonnances du comte de Salm, du 15 décembre 1736 et 30 juillet 1738.
D’abord, cette fabrication était réservée aux seuls habitants du comté de Salm. D’autre part, un privilège quant à la propriété ou l’usage du fonds n’était en faveur d’aucun de ces sujets. Droit égal pour tous d’exploiter, moyennant paiement d’une rente prévue, mais personnelle, et pour cause. La propriété du fonds restait ainsi dans l’appartenance du pouvoir souverain, pour l’utilisation de tous.
L’ordonnance du 15 décembre 1736, publiée le 3 janvier 1737, rappelle notamment :
- que les « carrières d’ardoises, pierres à rasoir et autres qui se sont
ouvertes
» dans le comté de Salm sont la propriété du Seigneur comte et lui
« appartiennent incommutablement » ;
- que les rentes à payer au
seigneur par ceux qui exploitent les carrières sont « purement personnelles
et ne donnent aucun droit au fond des dites carrières … de manière que les dites
rentes se paient simplement par le profit que chaque ouvrier retire de la
carrière où il travaille il est naturel et de droit que tous ceux qui y sont
emploiés paient autant de rente au Seigneur propriétaire des dites carrières
n’étant pas raisonnable qu’un particulier travaillant sur le fond d’autrui …
puisse en emploier d’autres avec luy et tirer double profit du dit fond
».
L’ordonnance veut remédier au fait que certains sujets, de façon abusive, « s’imaginent » qu’en ne payant qu’une seule rente, ils peuvent « tenir deux carrières ou portions d’icelle », ou y travailler avec
d’autres ouvriers à leur propre profit, leurs enfants ou autres personnes.
L’ordonnance :
- interdit l’ouverture de nouvelles carrières dans
l’étendue du comté, sans la permission spéciale et expresse du seigneur comte ;
- défend « de rentrer dans une carrière abandonnée dont la rente n’a pas été
payée depuis trois ans
» sans la permission spéciale du comte.
- Ordonne de
réformer les abus introduits dans les carrières à ce moment.


L’autre ordonnance, du 30 juillet 1738, sur le même sujet, confirme la teneur de celle du 15 décembre 1736 pour la partie de cette dernière sur les carrières.
Elle ajoute que seuls pourront travailler dans les dites carrières les « sujets naturels actuellement résidens dans notre comté » et que les sujets du comté « qui s’en sont retirés ou s’en retireront sur le fait seront et demeureront exclus et privez du bénéfice et grace de travailler aux dites carrières dès le moment de leur retraite ».
Le 7 février 1739, les mayeur et échevins de la haute justice du comté fixent, à Vielsalm, les amendes à payer par ceux qui contreviendront à l’ordonnance, c’est-à-dire « six florins d’or pour la première fois, le double pour la seconde et d’être amendé arbitrairement en cas d’ultérieure récidive ».
Le 8 février 1739, le sergeant du comté, GEORGE, déclare avoir, ce jour même, lu, publié et affiché, l’ordonnance « à la sortie de la première messe paroissiale de Vielsalm ».

Au XVIIIe siècle.

L’usage que rappellent ces deux ordonnances se comprend, s’il veut donner à tous un même droit et s’il ne s’agit de satisfaire que des besoins locaux. Mais que des besoins nouveaux apparaissent, et l’usage peut prendre de nouvelles formes. C’est ce qui a fini par arriver, mais au XVIIIe siècle seulement.
C’est qu’à ce moment la vie de la région se modifie fortement. Bien des signes d’une activité commerciale qui se développe s’y révèlent. Le commerce d’ardoises a dû se ressentir de cet état de choses, y trouvant des possibilités d’expansion.
Dans cet ordre d’idées, est-il surprenant que des abus se soient glissés dans l’ancien usage d’exploitation des carrières ? Précisément, les ordonnances de 1736 et 1738 rappelées ci-dessus déclarent de façon formelle être provoquées par l’existence d’abus de ce genre.
Est-il surprenant aussi de trouver, quelques années plus tard, une situation nouvelle que la vie aura sans doute imposée !
Ainsi, vers la moitié du siècle, on constate, fait important, que la propriété des carrières d’ardoises, du moins pour une partie, est passée dans les mains de certains particuliers ; car elle est l’objet de transactions. L’ancien usage paraît bien aboli.
D’ailleurs, les ordonnances de 1736 et 1738 ont été annulées en 1759.
Dans le même temps, le développement de la fabrication d’ardoises apparaît bien par deux indications précises : le nombre d’ouvriers occupé à ce travail, en 1759, est de 80 environ avec les ouvriers de pierres à rasoir ; d’autre part, à cette date la rente qui va au seigneur et à raison du denier onzième ou 9 p.c. environ, sur le prix des ardoises, est d’une centaine d’écus, ce qui représente une production d’une valeur d’environ un bon millier d’écus ou, par comparaison avec une unité d’ordre familier et pratique, pour une région agricole, la valeur d’une bonne centaine de vaches.
Production sérieuse ; toutefois, à notre avis, elle ne semble pas tellement considérable encore, et capable de justifier l’aspect du thier d’extraction dans se physionomie actuelle.

La carrière tragique.

Depuis, bien des évènements ont passé.
Au siècle dernier, la fabrication des ardoises a pris de l’extension. Et l’exploitation de la pierre y est devenue souterraine.
Que de familles y ont trouvé une possibilité de revenus. Le temps n’est pas si éloigné où, matin et soir, les chemins escaladant la pente montant vers Cahay et le Gros-Thier, se couvraient de travailleurs, commandés par la tâche quotidienne.
On rapporte même qu’à la fin du siècle dernier le nombre de ces courageux comportait plus d’une femme.
Travail dur, obstiné, qui vaut une noblesse.
Mais la carrière, pourtant, n’a pas livré ses richesses sans imposer ses âpres exigences.
Combien de « vieux rhumes, par exemple, tenaces, n’y ont-ils pas été contractés ? Peut-être en subit-on, aujourd’hui encore, les suites funestes en plus d’un foyer.
Et la carrière, certain jour, a été tragique. Elle a fait des blessures, et des éclopés.
Elle a tué. Les actes de décès nous signalent, dans leur langage peut-être original, de tristes faits. Citons :
- 1689, 28 septembre, « a estez accablez dans la fosse d’ardoise Mathieu
Freçon de Rincheux
».
- 1717, « le 17me mars Jean Hubert Pierre de
Beche at eu la teste escrazée travaillant dans la carrière aux ardoises par une
pierre médiocre
».
- 1723, « le 18 octobre est décédé aux carrières
Bartholomé Jean Evrard de la Comté
».
- 1803, 20 mai, est décédé
Jean-Pierre ENGLEBERT de Ville-du-Bois « à 4 h. à la suite de l’éboulement
d’un rocher qui l’a écrasé dans l’ardoisière dite Linard
».

La carrière a fait souffrir et pleurer.
Ce n’est pas sans émotion que l’on évoque aujourd’hui tant de labeur sur ce coin de terre de chez nous.

Gaston REMACLE

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