lundi 10 août 2009

Aux abords de Vielsalm : Le Tienne-Messe.

(publié dans le Bulletin du Syndicat d’initiative de Vielsalm, 1951, n°2)

Le pays de Salm est couvert de sites pleins de pittoresque. Souvent, l’histoire et la légende en relèvent le charme. S’il fallait choisir, auquel s’arrêter ?
Aujourd’hui, pour ne pas aller bien loin, restons aux abords de Vielsalm et gagnons le Tienne-Messe.

Par la ruelle.

À Vielsalm, qui ne connaît l’endroit. Son originalité frappe d’ailleurs.
Un relèvement du sol montant de la place du Marché et versant à gauche, brusquement, tout le long de la colline. Quelques maisons y témoignent avec gravité du vieux Vielsalm, en bordure d’une ruelle.
Quiétude et mystère.
Une ruelle d’invitation pour combien de peintres déjà, qui y ont dressé leur chevalet avec, dans leur champ de vision, une vieille façade blanchie et offrant au soleil des heures chaudes son calvaire rustique.
La ruelle va.
Elle hésite, au sommet, comme pour laisser au promeneur tout le loisir de contempler : le frais Priesmont, à gauche, par delà le val ; le clocher trapu de Ville-du-Bois, en face ; la colline boisée de Hermanmont ; et les ondulations douces à l’horizon.
Puis la sente dévale sur la roche nue ; trois bonds, et la voilà au ruisseau.
Le Tienne-Messe !

Un nom mystérieux ?

Le Tienne-Messe, site connu, oui ; moins peut-être qu’il n’y paraît. Car ne dit-on pas « Que signifie ce terme ? »
La question nous a été posée plus d’une fois.
Avouerai-je qu’elle ne surprend pas. Car les vieilles dénominations du terroir, souvent nées d’une particularité bien marquée, perdent peu à peu leur spontanéité et leur sève. Et certaines finissent même par mourir.
Celle du Tienne-Messe, elle, n’a plus toute son allure primitive. Le nom véritable, repris à ses origines, est « thier de messes ». des documents nous le font retrouver il y a quatre cents ans déjà. Et il vient de plus loin encore.
Appellation devenue, dans le langage local, « thiè d’messe », puis « thié n’messe », et Tienne-Messe.
Mais le secret de cette expression ?
Pour le saisir, il faut se reporter à une époque distante d’au moins deux siècles. En ce temps-là, l’endroit qui nous occupe ici voyait chaque dimanche quantité de paroissiens de Salm, ceux de Ville-du-Bois, Petit-Thier, Burtonville même, dépourvus de chapelles respectivement jusqu’en 1767, 1703 et 1703. Le chemin d’alors les amenant à Vielsalm, centre paroissial, n’avait nullement le tracé actuel. La grand’route de Ville-du-Bous à Vielsalm ne viendra qu’en 1856. Mais le vieux chemin, lui, de Hermanmont gagnait le gué du Tienne-Messe, comme ses restes apparaissent encore à l’heure actuelle. Se dressait soudain devant lui le thier. L’église, la « messe », était proche. Il restait toutefois, au piéton désireux de raccourci, à grimper au sommet du thier. Dernière étape, mais rude et, par conséquent, bien de nature à frapper l’esprit de qui voulait en atteindre le terme. Au bout de l’effort, la « messe » sur le thier finissait par donner à l’endroit son appellation. Ou plutôt, davantage à la partie est de la colline, près de la rivière. Les archives d’ailleurs confirment bien cette dernière observation en nous parlant de « pont de messe », de « wee de messe » ; tandis que, pour la partie ouest, sous l’église même et l’actuelle rue des Savoyards, elles emploient la dénomination de « thier de la vallée ».
Nous voilà fixés. Le Tienne-Messe, c’est donc le thier de messe.




Il serait si bon…

… de s’arrêter un peu à ce « gué de messe », et d’y rêver.
Le pittoresque déjà s’y engage.
Le ruisseau est là, il s’étale au souvenir des charrois qui ont élargi son lit, et s’en va.
Faut-il le dire en passant ? De Vîfsâm sa source, puis de Sursâm et Sâmfa qui le bordent, il nous apporte le terme Salm que 500 mètres en aval, l’histoire a fixé à l’origine de Vielsalm. N’est-ce pas assez pour nous révéler son nom antique ?
Et, près du ruisseau, il y a le vieux pont de trois dalles.
Il y a le petit chemin toujours visible, venant de Hermanmont : il croise l’eau, heurte la roche, tourne à gauche d’un coup de rein, et le voilà parti.
Et il y a là quelque chose qui vous enserre comme une présence. Des pas muets semblent nous frôler.
Ne serait-ce pas les pas de tous ceux qui ont tendu leurs efforts vers l’église proche ? pas menus et légers, ou fatigués par les ans. Pas accompagnant l’espoir né auprès des nouveaux baptisés, ou le rire des cortèges de noces, ou les pleurs des deuils. Combien de morts sont ici passés – les miens aussi, nombreux – vers le repos du cimetière.




Les massotês.

C’est une autre présence encore que l’endroit évoque. Car il a sa légende : celle des massotês.
Ils avaient établi en ce lieu leur résidence, dans la roche entr’ouverte. Une septuagénaire nous l’a conté combien de fois, tenant le souvenir de plus loin.
Les braves petits hommes ! sauvages, mais serviables et discrets. Leur spécialité ?
La réparation des souliers déposés le soir au seuil de leur demeure, avec le cuir indispensable… et le paiement préalable ; à l’aube du lendemain, les chaussures remises en état étaient à reprendre à la même place.
Pourtant, les massotês avaient leur fierté un peu ombrageuse. Imprudent qui se serait avisé d’en rire.
Le maître jeune homme de Ville-du-Bois, paraît-il, l’apprit à ses dépens. Un dimanche soir, quelques verres de pèkèt l’avaient troublé. De Vielsalm, il regagnait son village. Sous Hermanmont, il croise l’un des habitants de la roche et se mit à le railler. Mal lui en prit. Il se vit servir une raclée dont il dut s’aliter plusieurs jours. Evidemment, pour justifier plaies et bosses, il sut donner de son état un explication avantageuse :
- « Seul contre plusieurs malandrins, je les ai rossés », assurait-il, « moyennant quelques coups reçus ».
Quel exploit !
- Pourtant, à la sortie de la grand’messe le dimanche suivant, que vit-on ? Un massotê, nu-tête, s’approcher, enlever prestement le beau chapeau dont s’ornait le chef de notre homme, et s’écrier :
- « Quand dj’t’a batou dimègne passî, teu t’a savî avou m’tchapê ; djeu tel reuprind valet ».
Ainsi l’on connut la vérité.





La grand’route moderne a entraîné les charrois loin du gué du Tienne-Messe. Les piétons même l’ont presque oublié, préfrant, au raccourci pittoresque, la voie asphaltée.
Cet abandon, les massotês ne l’auraient-ils pas jugé comme une offense ? car ils ont, eux aussi, quitté les lieux. Et la roche reste muette sur leur départ.
Mais qui sait ! peut-être ce départ n’est-il pas sans espoir de retour.
Qui sait ! peut-être les petits hommes ne sont-ils pas bien loin, attendant que nous fassions le premier pas, un geste du cœur qui leur serait un appel.
Si nous savions reprendre parfois, en promeneur, le chemin du Tienne-Messe !

Gaston REMACLE

Ndlr:

L'article est publié avec les corrections apportées par G. REMACLE !

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