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mardi 13 mars 2012

LE COTICULE

En 1625 est édité chez Léonard Streel à Liège un ouvrage écrit par Christophe de Gernichamps et portant un titre n'éveillant que peu la curiosité : « Déclaration chronologicque concernante la vertueuse et mémorable vie de St Symètre ».
Un passage du livre signale qu' « Il se trouve, près des fondements du chasteau (à Salmchâteau ) des queues à aiguiser toutes sortes de ferrements, les plus exquises, singulières et rares, qui (ne) se peuvent recouvrer dans aucun pays voisin, comme attestent ceux qui les ont expérimenté(es). D'où ilz ont prins occasion de les transporter annuellement en grand nombre aux relevées (= célèbres) foires de Francfort et, de là, à Venise et ès autres provinces. Elles sont d'une couleur jaunastre tirant sur le blanc ».

Deux siècles et demi plus tard, les documents – tant manuscrits qu'imprimés – qui vantent la qualité de ces pierres à aiguiser sont devenus courants.
C'est que leur façonnage a donné naissance, au fil des décennies, à une industrie dont l'importance est loin d'être négligeable pour la région et qui vend son produit dans presque tous les pays du monde.
Mais quel est ce produit ? Que sont ces « queues à aiguiser » qui suscitent un tel intérêt, qui provoquent l'admiration bien au-delà des frontières ?
Ce n'est ni plus ni moins que ces magnifiques pierres jaunes (le coticule) et bleues (le schiste) que notre grand-père utilisait pour affûter son rasoir !

LA GÉOLOGIE DE LA REGION

Salmchâteau est situé au sud du massif de Stavelot (étage cambrien de l'ère primaire) qui présente pour les géologues un intérêt exceptionnel. Ceux-ci nous apprennent en effet que c'est le point central de plusieurs plissements de la région. Compressions, torsions et étirements du terrain ont formé des roches et des minéraux très intéressants. Plus de soixante de ceux-ci y ont été découverts et, en ce qui concerne trois d'entre eux, pour la première fois au monde : l'ardennite, la davreuxite et l'ottrélite.
Parmi les roches qui furent exploitées, le schiste tient une place de choix puisqu'il donnait les ardoises qui firent la renommée de Vielsalm, tandis que le grès et l'arkose servirent – et servent encore – dans la construction et, pour la dernière, à la fabrication par nos ancêtres, de meules à broyer le grain.
Signalons encore, mais à titres anecdotique, même si sa recherche fut jadis une activité importante, l'or, que l'on trouve sous forme de paillettes dans les ruisseaux.

LE COTICULE

A certains endroits, le schiste ardoisier a été soumis, lors de plissements, à la chaleur et à la pression qui l'ont transformé en schiste novaculaire ou coticule, appelé plus communément pierre à rasoir.
C'est une roche :
1) Sédimentaire s'étant métamorphisée lors du plissement calédonien.
2) De teinte blanchâtre, jaunâtre ou rosâtre, fixée au schiste bleu.
3) Composé d'un mélange de différents minéraux : la séricité (mica blanc) formant la masse, la spessartine (grenats manganésifères), la chlorite, le carbonate de manganèse et l'andalousite.
4) Poids spécifique : 3,22g/cm³, dureté de la masse : 3, dureté des grenats compris dans la masse : 7 (référence : dureté du diamant = 10)
5) Abrasive, grâce à l'abondance des grains très fins (5 microns) de spessartine, vendue comme pierre à aiguiser les lames à fin tranchant et les instruments de chirurgie, les lames de microtomes et, anciennement, surtout les rasoirs.
6) Extraite de carrières souterraines, découpée en de nombreuses dimensions au moyen de disques diamantés, polies sur différents lapidaires (disque en fonte) pour enfin être doucie à la main et au sable fin. Après un méticuleux triage selon divers critères de qualité, elle est expédiée dans tous les continents.

DE LA FOSSE D'EXTRACTION A L'ATELIER

Dans les galeries souterraines, les ouvriers extrayaient le coticule à l'aide d'outils rudimentaires (jadis) ou de marteaux pneumatiques (plus récemment) après qu'un explosif peu brisant ait détaché des pans de roche.
Remontés par tonneau, les blocs de coticule étaient amenés à l'atelier où trois groupes d'opérations allaient en faire un produit fini et rare : une magnifique pierre à rasoir, faite d'une couche de coticule et d'un support de schiste.
Tout d'abord un double sciage sous arrosage d'eau et de sable. Le bloc, placé sous l'armure (cadre à lames multiples) et scié en longues tranches (longuèsses), puis, celles-ci, après qu'on les ait déplacées d'un quart de tour, en morceaux bruts de la dimension souhaitée (lozès).
Remarquons ici que les lames n'étaient pas dentées : c'est le sable humide qui, pressé par les lames contre la pierre, scie celle-ci.
La seconde opération consistait à réduire l'épaisseur des morceaux retirés de l'armure. Elle se faisait par une débiteuse à sec, c'est à dire une lame de scie mue mécaniquement et travaillant, comme son nom l'indique, sans apport d'eau.
Ceci avant que n'apparaissent les disques à diamant. Mais cette machine intervenait surtout lorsque la couche de coticule était très épaisse. Le fabricant de pierres à rasoir étant également un commerçant, il n'aurait pas été avantageux pour lui de vendre une pierre comportant une telle épaisseur de coticule. Dans ce cas donc, une semelle de schiste était collée de l'autre côté et le coticule scié au milieu. On obtenait ainsi deux (et parfois trois ou quatre) pierres : l'une, dite naturelle, qui adhérait naturellement; l'autre qui avait été collée. La capacité d'aiguiser des deux étant bien sûr égale.
Les pierres confectionnées étaient ensuite polies au lapidaire, grand disque en fonte tournant horizontalement et arrosé d'eau et de sable. Les six faces de la pierre y étaient aplanies et polies. Un second polissage, appelé doucissage, précédait l'emballage et l'expédition dans le monde entier.

L'INDUSTRIE DU COTICULE

Cette industrie a été pendant longtemps une activité caractéristique des communes de Bihain, Lierneux et Vielsalm. Quand a –t-elle commencé? On ne le sait mais on peut dire que, si dès le début du 17e siècle, la pierre à rasoir faisait l'objet d'une exportation, c'est qu'elle résultait d'une industrie qui n'était déjà plus tout à fait récente.
Ce que, par contre, on peut dire avec certitude, c'est qu'elle a pris plus d'ampleur dan la seconde moitié du 18e siècle avant de connaître son âge d'or durant le dernier quart du 19e siècle et le premier quart du 20e siècle : 14 sièges d'exploitation occupant 76 ouvriers en 1903, rien que sur la commune de Bihain, alors qu'il y avait d'autres exploitations sur les communes de Lierneux et de Vielsalm, sans parler des nombreux ateliers de façonnage qui employaient aussi plusieurs dizaines d'ouvriers et d'ouvrières.

Ouvrons ici une parenthèse pour dire que le terme « pierre à rasoir » est trop restrictif, car se servaient du coticule pour affûter leurs outils, non seulement le barbier, mais également le menuisier, le cordonnier et le tanneur, le boucher et le chirurgien, le luthier, le bricoleur, le paysan et bien d'autres. C'est en effet un fait acquis et reconnu partout, encore actuellement, que le coticule donne à l'outil un fil tranchant à nul autre pareil. Remarquons bien qu'il n'intervient que pour l'affilage d'un outil dont le tranchant a, au préalable, été passé sur la meule en grès ou au carborandum.
Précisons dans la même parenthèse que le coticule, terme utilisé seulement par les géologues et quelques initiés avant qu'on ne parle d'un musée, est la roche, donc la matière première, tandis que la pierre à rasoir (pîre à rèzû) désigne plutôt le produit fini.
Enfin, avant de refermer cette parenthèse, signalons que toute la région et tous les ouvrages de géologie ne parlent jamais de ce minéral qu'au masculin tandis que l'Académie française, dans son dictionnaire, l'appelle LA coticule. On se demande bien de quoi se mêlent des gens qui n'ont même pas de coticule chez eux !

Mais il est tout à fait révolu le temps où tout un petit monde laborieux s'affairait autour de la pierre à rasoir, non seulement l'ouvrier du fond et les apprentis de l'atelier, mais aussi le forgeron, le menuisier, le transporteur et les commerçants chez qui ces personnes dépensaient leurs revenus. Il faut dire qu'en ces temps-là, les étiquettes appliquées sur les caisses d'expédition portaient des nom aussi divers que New York, Tel-Aviv, Buenos-Aires, Ankara, Le Caire,…
L'extraction prit fin en 1980 cependant que le dernier atelier, celui de Mr Prosper Burton à Sart, continuait de façonner le stock existant jusqu'à la fin 1982. A ce moment survint le décès du dernier exploitant de pierres à rasoir…
Toutefois sous l'impulsion de l'I.N.I.E.X. d'abord puis par d'autres repreneurs, cet atelier reprit par après une certaine activité qui perdure toujours actuellement (en 2008).
Les qualités de ce coticule ne sont donc pour rien dans la disparition de son industrie. Il faudrait plutôt rechercher les raisons de celle-ci dans le refus ou l'impossibilité des exploitants de se grouper, de moderniser leurs procédés et leur matériel, de réinvestir à temps, autant que dans la concurrence que lui ont fait les abrasifs artificiels, moins chers.

LE MUSÉE DU COTICULE

Tous les anciens ateliers qui avaient cessé leurs activités dans les années soixante et septante étaient tombés en ruines et les machines, démantelées, avaient été envoyées à la ferraille. Il restait néanmoins, à l'abandon depuis 1955 mais disposant encore de toutes ses machines, l'atelier de la Nouvelle Société Old Rock datant de 1923 et établi sur la rive droite du Glain au lieu-dit Trasteûle en amont de Salmchâteau dans un bâtiment long et bas construit en moellons de schiste et couvert de chèrbins . C'est cet atelier que, en bénéficiant des subsides rendus disponibles pour la commémoration du 150e anniversaire de la Belgique et des dispositions du Cadre Spécial Temporaire, l'A.S.B.L. Val du Glain, Terre de Salm entreprit de restaurer et de transformer en MUSEE DU COTICULE. L'inauguration de celui-ci eut lieu le 27 juin 1982.

Robert NIZET

jeudi 30 juillet 2009

De l’exploitation des ardoises et du coticule au Comté de Salm, antérieurement à l’an 1625.

(publié dans les Annales de la Société géologique de Belgique, tome XXXVIII, 1910-1911, BB 3 à 5)

J’ai eu l’occasion, il y a peu de temps de lire un ouvrage devenu très rare, qui n’existe plus à ma connaissance qu’à la Bibliothèque royale de Bruxelles, et qui donne quelques renseignements sur l’exploitation du coticule et de l’ardoise du Comté de Salm ; je crois intéressant de transcrire tels quels les passages de ce travail concernant cette industrie, ainsi qu’un autre passage vantant les qualités d’un « pouhon » de la région.

Le titre de l’ouvrage est celui-ci :
« Déclaration chronologique concernante la vertueuse et mémorable vie S. Symetre, prestre et martyr. Entremeslée d’une chronographie tant des lieux de sa conversation que de plusieurs autres. Translatée et augmentée par M. Christophe de Gernichamps, Pasteur de Villers-S. Gertrude, au territoire de Durbuy ». (Imprimé à Liège par Léonard SHEAL, imprimeur-juré, en l’an 1625)

« annotation. Chronographie du Comté de Salm [suite]
D’avantage ce territoir a ce bonheur qu’il produit des pierres de moulin, et a mesme des carrieres à tirer des pierres propres à tout usage de massonerie. On y voire en une montagne pas fort distante du château se voyent plusieurs fosses d’où l’on tire des escailles très propres pour les couvertures des édifices, lesquelles en ce sont admirables, qu’elles se peuvent fendre si menuement et délicatement qu’on les peut quelque peu fleschir avant qu’elles se viennent à rompre estantes aucune d’une couleur perse, d’autres verdes.
L’usage et le soleil les endurcissent tellement que ne cédantes pas au fer, les cloux avec lesquels on les attache se trouvent consommez et mangez par la rouille, icelles demeurant entières ; et voilà pourquoi on en fait grand cas, les menant par navigation jusqu’en Hollande, Zélande, Angleterre et autres provinces, ce qui cause grand profit aux habitateurs de ce lieu.
D’où vient que parfois sont à voir des ouvriers s’employans alentour de cet ouvrage à nombre de septante et davantage lesquels vivent sous des loix et statuts particuliers tels, que si quelque difficulté ou doute entre eux survient, ils ont recours à iceux, ce qui cause qu’ils sont toujours très concordés et unanimes.
Mais à cause que leur vocation est fort pénible et laborieuse, ils se recréent quelquefois par boisson et d’autant qu’en taillant et fendant les roches il peut arriver que quelque lourde pièce de quelque rocher tombant dans les fosses et concavitez, vient à mettre tout en dégast par prevoyance et indices que le naturel des rochers leur a par expérience enseigné ils eschapent facilement semblables périls, de façon qu’iceux bien rarement se trouvent accablez ni endommagez aucunement. De mesmes pierres se font des tablettes très comodes à recevoir la croye, petites et grandes, portatifères autres lesquelles on apporte comunément es régions estrangères.
Outre tout quoi, il se trouve proche des fondations du Chasteau des queües à aiguiser toute sorte de ferremens [coticule], les plus exquises singulières et rares qui se peuvent recouvrer en aucun pays voisin comme attestent ceux qui les ont expérimenté. D’où ils ont prins occasion de les transporter annuellement en grand nombre aux relevées foires de Francfort et de là à Venise et ès autres provinces.
Celles sont d’une couleur jaunastre tirant sur le blanc, mais le moyen avec lequel on les tire est assez dangereux, partant que ceux qui les veulent mettre au jour se trainent par des trous soubterriens de bien longue estendue et fort estroitz, tellment qu’ils sont contraints par nécessité se trainer et grimper avant qu’ils arrivent aux lieux prétendus ; ou estant ils les tranchent du rocher selon les veines trouvées et menées et taschent les ayant préparées (ou le commodité de la place le permet) les jeter en lumière ; duquel œuvre ils sont pour le plus souvent empeschés et retardés au temps d’esté pour la crudité du lieu subterrien, et de sa froidir excessive. De façon que tant plus piquante et aprè est la froidure de l’hiver, tant plus aisément font ils leur besoing.
Cette contrée… elle est arrosée du fleuve nommé Glaine [La Glaine ou le Glain est l’ancien nom de la Salm] produisante de très bons poissons comme truites, barbillons et autres au bord et rivage duquel se voit une fontaine acide ou comme on dit vulgairement pouhon [Près de Grand-Halleux probablement], de mesme naturel que celuy de Spa, on y voire le surpassant en légèreté tesmoin l’expérience, en sorte que d’aucuns personnages d’auctorité l’on à icelle préférée ; ses effects sont de purger l’estomach, donner appétit, deschasser l’hydropisie, refroidir de foye, rompre la gravelle. La preuve de tout quoy est, partant que les paysants de ce lieu qui en boivent ordinairement ne se trouvent jamais atteints de ces infirmités ».


J’ai trouvé ce passage intéressant en ceci qu’il est de ceux qui donnent le plus de détails sur ces exploitations anciennes, qui ont si peu changé aujourd’hui si ce n’est que les exploitants du coticule s’éclairent à présent à l’acétylène et se protègent sous des boisages encore très primitifs ; ce qui a en tous cas le plus changé, c’est la foi dans l’omnipotence du pouhon de Grand-Halleux pour soulager tous les maux des humains. Dans cette région, le mode d'exploitation des ardoises est, comme on le sait, resté bien simple encore comme d’ailleurs celui du coticule ; l’exploitation en est presque partout discontinue et de fait au fur et à mesure de la commande dans presque toutes les carrières. Les progrès de l’exploitation des mines n’ont fait qu’effleurer cette contrée, où la lutte pour la vie n’a point encore créé la concurrence, protagoniste du progrès économique.

Charles FRAIPONT, ingénieur Civil des Mines, assistant à l’Université.