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mardi 15 septembre 2009

Figures du temps passé. Les curés que j’ai connus.

(publié dans Ourthe-Amblève, du 28 mai 1976)

[Extrait :]

L’abbé Célestin GUILLAUME ne fut curé de Grandmenil que quelques années, un espèce d’intérimaire en attendant que le curé ROLIN qui était à Braibant revienne.
Célestin GUILLAUME naquit à Courtil-Bovigny en 1868. Il en imposait par sa haute stature mais surtout par son savoir. De souche terrienne, il était de race et, dès lors, à même de comprendre le paysan, de s’intéresser à sa vie, de parler son langage et de garder avec lui un contact sans effort.
Qu’on imagine l’influence énorme que peut avoir sur les Grandmenilois, la plupart cultivateurs, cet homme qui est de chez eux et qui pourtant leur est tellement supérieur. Car, c’est cette supériorité qui est la grande force du curé.
C’est dans nos villages ruraux, une élite intellectuelle et morale. Le curé est un homme qui a fait des études et surtout les plus fécondes et les plus proprement humaines.
Il est donc instruit et de plus c’est un philosophe et un théologien.
Tel était le curé GUILLAUME. Mais cette supériorité il ne la fit jamais sentir à ses paroissiens. Très affable et très complaisant, il gagna en peu de mois l’estime de toutes ses ouailles. Nullement rigoriste et moins encore janséniste, il avait des idées larges. Il est essentiellement le père de sa paroisse, l’homme désintéressé qui vit pour autrui et qui se fait tout à tous de nuit comme de jour. Avec lui, ses paroissiens réapprennent sans cesse le sens de leur vie de labeur et de difficultés. Aussi quand ceux-ci ont une confidence délicate à faire ou un bon conseil à demander c’est à leur curé qu’ils vont. Cela ils n’auraient jamais osé le faire avec son prédécesseur.
Ses sermons sont très compréhensibles. Aux jours de fêtes religieuses, à Pâques, à l’Ascension, à la Toussaint, à la Noël, etc., il soigne spécialement ses prédications. Ce qui fait dire aux Grandmenilois : « Notre curé prêche comme un évêque ». ces fêtes il sait les mettre en valeur. Je me souviens qu’une nuit de Noël, ses paroissiens furent agréablement surpris en entrant dans l’église à minuit de voir celle-ci éclairée à giorno au moyen de lampes vénitiennes de toutes les couleurs.



Et puis, le curé GUILLAUME était toujours original, toujours amusant même quand il était profond, et ce, sans en avoir l’air. En vrai ardennais, « ergoté » et matois, sa conversation ne manquait ni de piquant ni de saveur. Il était même quelque peu farceur. Voici une de ses meilleures farces.

La première année de son pastorat à Grandmenil, désirant savoir comment ses nouveaux paroissiens se comportaient à la « grande fête », il s’affubla, le soir venu, de son caban avec capuchon et gagna par « la rouale » — qui existe toujours — le café BOSMAN à proximité duquel étaient installés, pour la ducasse, les « chevaux de bois ».
Là, dans la pénombre créée par la lanterne du carrousel, il accosta Alphonse D. Se faisant passer pour une jeune fille d’un village voisin, il lui proposa de faire une promenade, aller et retour, jusqu’à Manhay. Chemin faisant, il se fit raconter en détail comment les Grandmenilois fêtaient leur patron Saint Maurice.

Revenus à l’endroit dont ils étaient partis, quels ne furent pas l’étonnement et la confusion d’Alphonse D. quand l’abbé GUILLAUME lui dit que la promenade nocturne, il l’avait faite en compagnie de son curé.

En agissant de la sorte, le nouveau curé avait moissonné de la matière pour ses sermons de plusieurs dimanches.
L’abbé Célestin GUILLAUME a publié :
« Le Monde des Esprits » (Paris 1910) et « L’Ardenne satanique » (Walcourt 1915) sous le pseudonyme I. SYLVAN.
« Nos malades et nos trépassés » (Tamines 1910)
« Données générales de l’histoire et de la toponymie appliquées à notre Luxembourg-Nord » (Arlon 1911)
« Hubert-Joseph Debra, curé à Bovigny et son école latine 1834-1878 » (Namur 1926)
« Au bord de la Salm : dissertation toponymique » (Namur 1935)

Après avoir été curé de Burtonville-Vielsalm jusqu’en 1930, l’abbé GUILLAUME prit à charge le vicariat de Courtil. C’est là qu’il mourut, en 1944, lors de l’offensive von RUNSTEDT après avoir été maltraité par la soldatesque allemande.

A. JACOBY

mercredi 9 septembre 2009

Au pays de Salm. Le chemin des carrosses.

(publié dans L’avenir du Luxembourg, le 27 mars 1947)

Des carrosses ?
Comment parler de carrosses en notre siècle de vitesse ? D’un chemin des carrosses ?
Et l’on pense tout de suite à ces équipages de luxe, passant au trot de coursiers nerveux, piaffants…
Il s’agit ici d’un vieux chemin, aujourd’hui presque oublié, mais toujours bien marqué au sol.
Ah ! s’il pouvait parler, que d’histoires pleines d’intérêt il pourrait nous conter ! Tout un long passé, plein de vie, revivrait devant nos imaginations.
Ce vieux chemin a fait l’objet d’une étude qui vient de paraître dans le bulletin « Folklore de Stavelot-Malmédy ». l’auteur de ce travail ? Un grand ami du passé de notre région, qui, toute sa vie, s’est efforcé de l’étudier avec amour : M. l’abbé GUILLAUME, curé émérite de Burtonville, décédé hélas ! lors des événements tragiques de l’offensive des Ardennes. C’est à l’occasion de la publication de son travail que nous parlons ici du chemin des carrosses.
Notre vieux chemin se situe à l’extrémité Est du pays de Salm. Durant combien de siècles, il a servi de communication entre Stavelot et Luxembourg !
Nous estimons même, pour notre part, qu’il n’est autre qu’un diverticule gallo-romain, se raccordant à la chaussée romaine Reims-Cologne. Il faisait partie, pensons-nous, de tout un réseau de voies couvrant la région à cette époque, et qu’il serait intéressant de décrire un jour.
C’est entre le hameau de Poteau et son arrivée sur le territoire de la commune de Wanne que le chemin porte le nom de « chemin des carrosses ». les habitants de Petit-Thier, proches, le savent bien.

Mais on le désignait aussi sous le nom de « grand chemin ». et vraiment, il avait grande allure, avec sa largeur moyenne de huit à dix mètres.
« Chemin des frontières », dit-on encore. L’appellation est étrange ? Non pas. D’abord, sous l’ancien Régime, il a marqué la limite entre le comté de Salm et la Seigneurie de St-Vith. D’autre part, après le traité des limites, acte final du Congrès de Vienne, signé le 26 juin 1816, les Pays-Bas et la Prusse eurent comme délimitation ce qui séparait Salm et St-Vith, c’est-à-dire notre antique voie de communication. Il fut alors jalonné de bornes en pierre castaine dont plusieurs s’y trouvent encore.

Une autre appellation encore siérait à merveille, fait remarquer M. l’abbé GUILLAUME, à notre vieux chemin. Celle de frontière linguistique. Car, en fait, sur la plus grande partie de son tracé, il sépare l’un de l’autre, le parler wallon et l’allemand.

Sur son parcours, aucune localité importante. Mais il est jalonné toutefois d’une série de demeures surgies peu à peu. Certaines sont disparues depuis un siècle.
Citons-en l’endroit, en partant de Stavelot : Somagne ; Li Bûtay ; Belle-femme ; Mohiprez ; A mon Mâfat ; A mon l’gros ; Poteau ; Malès-pîres ; Les Essers ; A mon Cretels ; Baraque de Beho ; Schmieden.

… Au cours du prochain été, par une journée de soleil, allez rendre visite au vieux chemin des carrosses, et le laisser un instant entraîner vos pas. Dans l’air vif de la forêt, ce sera une promenade exquise, tonifiante pour le corps et pour l’âme.
Et le charme du riche et rude passé de chez nous réchauffera votre cœur.

Gaston REMACLE

Bovigny. Un chapitre imagé de l'histoire paroissiale.

H. d'OTREPPE, dans G.S.H.A. n°10 (1978) pp.16-17.

samedi 25 juillet 2009

LE PAS D’ANE DE BECHE-FAYT.

(publié dans L’Avenir du Luxembourg, le 8 février 1948)

Quand, au Pays de Salm, quelqu’un découvrait une curiosité comme celle-là, il consultait l’augure qui rendait les oracles en ces matières : l’abbé GUILLAUME, curé émérite, qui consacrait à l’histoire et au folklore de l’ancien Comté de Salm les loisirs de sa retraite à Burtonville.

M. Octave SÉPULT, un avocat de Vielsalm, puis Mlle Marie-Joséphine PAQUAY, une habitante des Quatre-Vents, lui signalèrent donc cette pierre curieuse qui gisait dans le Bèche-Fayt.

C’est un bloc d’arkose, non dégrossi, portant, burinée sur une de ses faces, la trace d’un pied de solipède. Et ce fait l’apparente à une famille nombreuse ; celle des pierres à empreintes, dont des spécimens curieux sont signalés un peu partout de par le monde, et qui souvent gardent une légende qui fuit le charme des folkloristes.

Deux autres pierres à empreintes étaient déjà bien connues au Pays de Salm. Celle des Roches du Hourt, d’abord. Je ne parle pas de cette roche dans laquelle les caprices des forces d’érosion ont gravé un portrait fort ressemblant de Léopold II, roi des Belges. Mais du bloc de la cime dans lequel sont marquées très nettement deux empreintes de pied de cheval : celles de Bon Secours, le fougueux courtier du grand saint Hubert, disent les vieilles gens répétant une vieille légende.

L’autre pierre est moins connue et elle est perdue aujourd’hui. Elle gisait, il y a quelques années, aux abords de Mont-le-Soye, non loin de Petit-Thiers, sur terrain appartenant à M. MASSANGE. Celui-ci la fit enlever et transporter probablement à Stavelot. Et ce fut un tort. En tout cas, cette pierre a laissé son nom au lieu qu’elle quittait et que les gens du pays, comme sans doute aussi le cadastre, continuent d’appeler le Pas d’Ane. Car elle portait, gravée, la trace d’un pied d’âne, de l’âne de saint Remacle, fondateur de Stavelot, dit la légende. Cette pierre était célèbre aux temps jadis et bien des femmes du pays, sollicitant la fin d’une stérilité qui les peinait, venaient mettre leur pied dans le Pas d’Ane : le geste était, paraît-il, très efficace.
C’est par analogie avec cette pierre connue et légendaire de la région, que M. le curé GUILLAUME donna le nom de Pas d’Ane à celle de Bèche-Fayt, que lui avaient signalée l’avocat SÉPULT et Mlle PAQUAY. Cette pierre du Bèche-Fayt avait-elle connu une légende, comme celle du Hourt et celle de Mont-le-Soye ? Quelle avait été cette légende ?

Pendant les dernières années de sa vie, M. le Curé de Burtonville consacra de nombreuses heures à rechercher cette légende perdue. La découvrit-il ? En trouva-t-il des traces ?
Seul pourrait nous le dire l’actuel dépositaire de ses manuscrits.
D’ailleurs, il est fort possible que cette pierre dans laquelle un pied de solipède a été buriné de main d’homme, n’ait jamais donné le jour à une légende. Mais, en tout cas, le curé de Burtonville n’a pas perdu son temps en se livrant à ses recherches. Son attention fut portée vers les autres pierres à empreintes du Pays de Salm et c’est dans un de ses articles posthumes, publié par les soins de la Société de Folklore Stavelot-Malmedy, que j’ai puisé les détails que vous venez de lire et qui vous auront peut-être intéressés.

XX.

Ndlr :

Gaston REMACLE rectifia les erreurs de cet article, par le sien " La pierre curieuse de Bèchefa " publié dans le même journal, le 22 février 1948.

La pierre curieuse de Bêchefa.

(publié dans L’Avenir du Luxembourg, le 22 février 1948)

Sous le titre « Le pas d’âne de Bèche-Fayt », l’ « Avenir » du 8 février a publié un billet à propos d’une pierre curieuse se trouvant au lieu ainsi indiqué de « Bèche-Fayt ». et à cette pierre, fait soupçonner l’auteur du billet, a pu être attaché un certain caractère de légende.

À l’intention du lecteur, nous voudrions ajouter ici quelques détails qui paraissent susceptibles d’intéresser.

La pierre en question avait retenu, en effet, l’attention de feu l’abbé GUILLAUME. Lui-même nous l’a assuré, ainsi que Mlle Marie-Joseph PAQUAY qui la lui avait indiquée.
Relevons d’abord la dénomination exacte de l’endroit où gisait la dite pierre. Celui-ci n’est pas « Bèche-Fayt », mais « So Bèchefa », selon l’appellation locale.
« So Bèchefa », c’est-à-dire sur, au-dessus de Bèchefa.
Il faut remarquer la différence entre fa et fayt. Un toponymiste en saisira vite toute la valeur.
« Bèchefa », c’est la fagne de Bèche. Et M. le curé GUILLAUME faisait de « Bèche » une variante du « beek » en flamand et du « bach » allemand. « Bèche » signifierait donc ruisseau.

Quant à l’expression « So Bèchefa », elle est compréhensible pour désigner l’endroit qui nous occupe ici ; celui-ci se trouve en fait au-dessus du fond humide que traverse le ruisseau arrosant le village de Bèche.

Nous ne pensons pas que M. le curé GUILLAUME ait donné à la pierre de « So Bèchefa » le nom de « pas d’âne », quoi qu’il en soit, c’est l’aspect de cette pierre même qui intéresse. Comment s’explique-t-il ?

Il s’agit d’un bloc d’arkose. Tout simplement, c’est l’un des nombreux spécimens d’une meule de moulin non achevée, telle qu’il s’en est fabriqué des quantités aux premiers siècles de notre ère. Déjà, à l’époque pré romaine, la population de la région pratiquait la taille de meules, de forme ovoïde ; on en a retrouvé bien des exemplaires. Quand les conquérants romains furent installés dans le pays, ils en continuèrent la production, mais sur un autre type, le type circulaire, d’environ un mètre de diamètre. Toute une population a dû être occupée à cette industrie et au transport des produits. Des carrières fournissant la pierre furent ouvertes ; on peut les voir encore aujourd’hui.

En outre, de nombreux blocs d’arkose gisant ça et là sur le sol, dans la campagne, furent également soumis à la taille en vue du même résultat. Le travail ne réussissait pas toujours ; il fallait alors l’abandonner, et la meule non achevée restait là, telle celle de Bèchefa. Actuellement encore, on peut en retrouver plusieurs, que nous avons pu nous-mêmes examiner.

Les produits de cette industrie ont dû être considérables, à preuve la quantité de débris et l’importance des fosses d’extraction visibles encore de nos jours.

Les meules circulaires de type gallo-romain comportaient, au centre un trou d’environ 10 cm. De diamètre. Qu’un peu d’imagination ait voulu voir dans ce trou la marque d’un pied de solipède, rien de fort étonnant.
Puis qu’on ait fait de ce solipède quelque coursier mystérieux, ou l’âne de saint Remacle, rien de très bizarre non plus. L’imagination pouvait se livrer, ici comme en d’autres domaines, à bien des fantaisies.

Selon les renseignements qui nous sont parvenus ces derniers temps, la pierre de « So Bèchefa » serait maintenant disparue ; sans doute aura-t-elle été, comme tant d’autres, brisée par quelque habitant des environs en quête de pierres à bâtir.

Ajoutons que d’autres spécimens du travail de l’arkose sont restés dans la région. Pour notre part, nous connaissons deux pierres tombales avec croix en relief, un petit bénitier, une croix verticale et la cuve baptismale de l’ancienne église de Saint-Martin, à Bovigny.

Gaston REMACLE