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mercredi 28 octobre 2009

L’ancienne maison Otte à Vielsalm et une pierre curieuse, de 1725.


(publié dans Ardenne et Famenne, revue trimestrielle, n°4, 1968-1969) pp.241-245)

La pierre datée figurant sur la photo reproduite ci-contre se trouve actuellement encastrée dans le mur de soutènement d’une propriété située à Vielsalm, à l’extrémité de la ruelle dite « des Savoyards », derrière l’église.
Elle est en grès d’arkose, pierre du pays (dimensions : 45 cm. de hauteur, 26 cm. à la plus grande largeur).

A Vielsalm, bien peu de gens la connaissent.

Disons tout de suite que, de prime abord, elle nous a fortement intrigué, non par sa forme qui paraît bien la destiner à occuper le centre d’un cintre de porte, celle-ci d’assez belle ampleur, mais par les détails de la sculpture et par le terrain sur lequel elle se trouve.



On le voit, au-dessus de la date, il y a une tête, genre de masque, riant ou grimaçant ; le sens de cette figure nous échappe.

La date surtout nous a frappé. Nous devons absolument écarter « 1125 », car l’emploi de chiffres arabes en 1125 ne se conçoit pas. Du reste, d’autres éléments d’information permettent d’admettre que, malgré l’insolite conformation du deuxième chiffre, la date à retenir est donc celle de 1725.

L’intérêt qu’a éveillé en nous cette pierre s’est avivé surtout du fait de l’endroit où elle se trouve. L’immeuble qui l’a portée est celui d’une famille qui a profondément marqué de son influence Vielsalm autrefois, et même le comté de Salm ; nous parlons de la famille OTTE, dont la figure la plus marquante a été Jean-Bernard (1719 – 1793).







Nous sommes certain que la maison en question a été celle de Jean-Bernard OTTE, licencié (docteur) en médecine, mayeur de Salm de 1747 à son décès, soit pendant plus de 45 ans, receveur du comté et greffier à certain moment, homme de confiance plus d’une fois du comte de Salm au cours d’un demi-siècle salmien assez troublé.

Par son aspect et sa disposition, l’immeuble datait certainement du XVIIIe siècle. Tel qu’on l’a connu jusqu’en 1931, il avait, pour le XVIIIe siècle, une allure dépassant de loin celle des demeures communes, avec son corridor central, trois pièces à gauche, trois pièces à droite, l’étage de même, sans parler des dépendances, de belles boiseries et lambris au corps de logis. La situation matérielle du constructeur devait être à l’avenant.
Qui était ce bâtisseur ?



En 1725, Jean-Bernard ne comptait que six ans. Son père, Georges OTTE, était décédé en 1720. Il n’avait pas manqué déjà d’une certaine aisance matérielle, comme ses ancêtres directs d’ailleurs, et il avait, comme ceux-ci, exercé des activités commerciales. Son mariage lui avait donné l’entrée, acceptée sans doute, dans la « grande » famille de Vielsalm à ce moment, la famille PIERRET.

(On trouvera divers détails sur ces familles OTTE et PIERRET dans notre ouvrage de G.REMACLE, Vielsalm et ses environs (2e édition, Vielsalm, 1968.))

Et par Jeanne-Elisabeth PIERRET, mère de Jean-Bernard, fille de Catherine de LIMBOURG de Malmedy, filleule de Gilles de LIMBOURG, docteur en médecine et bourgmestre de Malmedy, les vues et les ambitions de la famille de Georges pouvaient encore s’élargir.

(Sur la famille de LIMBOURG, voir Annuaire de la noblesse belge, 1895, pp.121, 139, et revue Folklore Stavelot-Malmedy-Saint-Vith, 1963, p.92, et 1964, pp.110-111)

On peut raisonnablement penser que c’est sous l’influence des de LIMBOURG que Jean-Bernard put faire des études de médecine. A en juger par son activité et son comportement au cours de son mayorat, il devait être intelligent et sensé. Son instruction lui a permis une belle carrière et une destinée dont a bénéficié sa descendance.

Jeanne-Elisabeth PIERRET a-t-elle été « bâtisseur » ? Comme elle était veuve depuis 1720, on l’admet difficilement. On voit plutôt que la propriété, déjà bâtie, sera venue un jour à Jean-Bernard par héritage. L’étude des anciennes familles de Vielsalm nous amène à penser que seul un membre de sa famille, en 1725, a pu faire édifier la maison, sans doute l’un des deux frères de Georges, plus particulièrement Bernard, marchand et sans alliance, ou Jean PIERRET, grand-père et parrain de Jean-Bernard OTTE.

Notons en passant que cette maison ne figure pas sur le dessin de Vielsalm établi par le dessinateur spadois Mathieu XHROUET avant 1715, alors que l’emplacement de l’immeuble y est très visible.

Nous estimons donc que la date de 1725 se justifie pour la construction du bâtiment.

Celui-ci comportait, s’ouvrant sur la façade et à côté du corps de logis, une grande porte cintrée. La pierre de 1725 devait normalement se trouver au milieu de l’arc de cercle.

Jean-Bernard OTTE est décédé en sa demeure le 11 décembre 1793. Son épouse, Marie-Elisabeth LEMOINE,le 1er ventôse an XII ; le procès-verbal de mise sous scellés après le décès de la défunte témoigne de la disposition du bâtiment et de la valeur de son mobilier.

(AESTH, Justice de paix de Vielsalm, 1er ventôse an XII)

Henri-Joseph (décédé le 6 juin 1814), fils de Jean-Bernard, reprit l’immeuble après le décès de ses parents, bien qu’il fût juge au tribunal civil de première instance de Malmedy, puis son neveu, Jean-François OTTE, établi à Commanster. Dès lors, la maison a vu défiler bien des occupants (dont l’école communale des filles de 1884 à 1892).

De 1845 à 1866, elle servit même de caserne de gendarmerie, ce qui lui valut, jusqu’à sa fin, le surnom de « Vieille Caserne ».

Cette fin approchait. Des locataires de passage se succédèrent, de divers genres. Le vendredi 20 février 1931, vers 5 h. du matin, un incendie ravagea tout. Incendie toujours resté un peu mystérieux.

Le journal L’Organe de Vielsalm du 22 février 1931, relatant l’incendie, déclare la maison « construite en 1725 », opinion basée, sans doute, sur la date de notre pierre.

Propriété à ce moment de Joseph PAQUAY-TALBOT, après Léonard JEUNEJEAN, le bâtiment comptait six ménages. Il ne resta que des murs branlants ; on n’a gardé qu’un beau marteau de porte en cuivre (replacé à la maison de Mme. Annie BELLEFROID-PAQUAY) et … la pierre de 1725.

Toutefois, peu avant l’incendie, le bel escalier intérieur avait été enlevé et vendu ; il se trouve maintenant au mess des officiers, rue du Général JACQUES, à Vielsalm.

Depuis une trentaine d’années, on a rebâti une nouvelle maison à cet endroit. Il est dommage que notre pierre n’y ait pas retrouvé sa place.

Le masque léonin grimaçant qui décore la pierre a vraisemblablement une valeur apotropaïque. Sans doute à comparer avec différentes têtes de pierre qui ont été décrites dans cette revue (1958, I, p.10 ; 2, p.53 ; 4, p.170 ; 1959, 3, p.138).

Gaston REMACLE

Au moment de mettre la revue sous presse, M. G. REMACLE a découvert une photo de la maison (dans L’art populaire en Wallonie, Ed. Musée Vie Wallonne, Lg, 1970). Nous regrettons de ne pouvoir la reproduire (N.d.l.R.)

Mayeurs de tout le comté.


Jean Salentin PIERET, précité.

Balthazar HALL. Né vers 1645. Fils de Guillaume HALL, haut-officier du comté. Epoux de Marie DEMERAD. Résidait à Vielsalm. Est cité comme mayeur le 28 août 1670, et encore le 15 juillet 1682. Décédé le 14 novembre 1695.

Gérard PIERET ou PIERREZ. Fils de Jean Salentin PIERET précité et de Catherine EISDEN. Né le 26 janvier 1653 et baptisé à Salm. Epousa en premières noces, le 6 février 1679, Jeanne-Elisabeth, de Vielsalm, fille de Guillaume HALL haut-officier du comté, et soeur de Balthazar HALL mayeur précité. En secondes noces, après 1689, épousa Thérèse HENDRICY, veuve DUMESNIL. Il est cité comme « vice » mayeur le 15 septembre 1682 et le 6 avril 1684, puis comme mayeur, encore le 24 janvier 1705. Les documents lui donnent le nom de « PIERET », «PIERRET », «PIERREZ ». L'acte de son baptême le désigne sous la seule dénomination de « Gerardus filius Salentini et Catherine Eysden ». Est décédé le 8 novembre 1711.

François-Guillaume PIERREZ. Né le 17 janvier 1681. Fils de Gérard PIERREZ précité, et Jeanne-Elisabeth HALL. Nommé comme mayeur du comté le 10 décembre 1711.

(AELUX. Registrature, 230)

Est resté mayeur jusqu'à son décès le 31 décembre 1722. Voici le texte de l'acte de son décès : « le 31 Xbre est décédé le Sieur François Guillaume Pierrez mayeur de ce comté ». On remarquera que le nom de famille à laquelle appartient Français-Guillaume a subi toute une évolution, avant de se fixer ; de « Gillet », prénom de Gilles ou Gillet le meunier de Vielsalm, il est passé à GILLET, puis à IERRE, PIERET, PIERRET, PIERREZ.

Jean-Quirin REMACLY. Etant prévôt du comté, est signalé comme «lieutenant mayeur », notamment le 29 novembre 1726 et à l'acte de son décès le 27 mars 1727. Il a donc exercé les fonctions mayorales de façon intérimaire. Résidait à Vielsalm avec son frère Gaspar, prêtre, mais n'en était pas originaire.

Michel JACOB, Est originaire de Gennevaux, commune de Léglise. Baptisé le 10 février 1673. Epousa avant 1708 Catherine BERTHOLET, de Vielsalm, soeur du jésuite et historien Jean BERTHOLET. Receveur au bureau de Florenville en 1720 et 1722. Michel JACOB est déjà cité comme mayeur le 27 septembre 1727, et jusqu'à son décès à Priesmont le 9 mai 1747. Au début de 1703, il était établi depuis peu à Vielsalm comme receveur du roi. Il s'y trouvait encore le 29 mars 1708, après son mariage. De 1727 au moins jusqu'à son décès, il habita Priesmont, dans la maison occupée en 1968 par les familles BELGE-DANTINE et BURTON-LAURENT, et qui était l'ancienne maison WIROTTE, famille de la belle-mère de Michel JACOB. Voici la copie de l'acte de son décès, 9 mai 1747 : « le 9e est décédé le Sr Michel Jacob de
Priesmont, mayeur de ce comté
».

Jean-Bernard OTTE. Né à Vielsalm le 31 mai 1719. Fils de Georges OTTE de Vielsalm et de Jeanne-Elisabeth PIERREZ ; petit-neveu, par sa mère, de Gérard PIERREZ, mayeur précité. Licencié en médecine. Epousa le 26 avril 1745, Marie-Elisabeth LEMOINE, de Rencheux. Est décédé le 11 décembre 1793. Est cité comme mayeur déjà le 31 décembre 1748, et le restera jusqu'à sa mort, soit donc plus de 45 ans. Il signe lui-même, par exemple le 1 décembre 1782, « J.B. Otte, Licencié en médecine Mayeur et Receveur du Comté de Salm ». Voici la copie de l'acte de son décès : « Le 11 vers onze heures du soir est décédé Jean-Bernard Otte, docteur en médecine et mayeur de Salm. P. Barthelemy, curé de Salm ». J.B. OTTE a également rempli, pendant plusieurs années, les fonctions de receveur et greffier du comté.


Gouvy.

G. REMACLE à relevé les noms suivants des mayeurs de la part de Salm à Gouvy :

Claus Lambert RENARD, de Couvv, cité au dénombrement de 1575 ;

Lambert CLOSQUIN de Gouvy, fils du précédent, cité en 1591, 1604 et 1013.

Thibaut de Gouvy, cité en 1617 et 1620.

Henri ALARDIN, cité un 1651.

Gille THIBAUT, de Gouvy, cité aux dénombrements de 1656 et 1659.

Philippe des LOUPS, de Gouvy, cité en 1675, 1678 et 1684.

Nicolas MARTIN, cité en 1701 et encore en 1734.

Jean MARTINY, de Halconreux, cité en 1740 et 1745.

Jean Henri SCHEURETTE, de Gonvy, nommé le 20 mars 1746. En 1755, Jean REUTER est lieutenant mayeur.

Henri-François BAPTISTE, de Commanster, époux d'Anne-Pétronille SCHEURETTE, nommé le 17 janvier 1749, et jusqu'a son décès en 1762.

Richard-Antoine SCHEURETTE, neveu du précédent, nommé en 1764.

Jean-Louis BAUJOZ, jusqu'à son décès en 1779.

Jean-Christophe LAMBERTY, de Vielsalm, nommé par le comte Sigismond le 20 octobre 1779. et jusqu'à la Révolution française.

_______________________________________________________
Ndlr :
Publié avec les additions et corrections de G. REMACLE.

mercredi 21 octobre 2009

Mayeurs de Laloux.

«Colard de Courty » (Courtil). Cité le 15 juin 1377, à propos d'une
donation faite par devant les hommes de fief et les échevins du comté.

(J. VANNERUS, Les comtes…, II/143, aux AELUX)

« Collet Hubert », de Ville-du-Bois, cité dans un record de 1481.


Gérard, de Priesmont. Cité le 18 octobre 1547, et comme âgé de 60 ans.

« Jehan Pyrard» (Jean PIRARD), de Halconreux. Signalé comme échevin le 14 octobre 1547 et âgé de 45 ans. Cité comme mayeur en 1556 à propos d'un procès de sorcellerie, au dénombrement de 1561 et le 18 novembre 1561 dans un record de justice à propos de la cession des ruines du vieux château de Vielsalm.

Servais, de Halconreux. Cité comme mayeur le 25 avril 1565 et en 1575.

Thomas SCHEFFE, de Bêche. Cité comme mayeur en 1589, le 2 février 1590 et le 11 juin 1594. A cessé ses fonctions peu après cette dernière date, bien que son
décès n'ait eu lieu qu'après le 2 juin 1614. Un différend sérieux a dû surgir entre lui et les villages de Laloux, car, les 10 et 13 septembre 1601, les délégués de ces villages désignèrent, par devant la Justice de Laloux, leurs représentants et défenseurs pour agir en leur nom devant le Conseil provincial de Malines, « contre les prétentes et exactions » de Thomas SCHEFFE.
(CS, 1597-1603/236 vo et 237)

Pierre GILLET, de Vielsalm. Il s'agit de «Pierre fils Giellet le meusnier de la vieille Saulme », âgé de 25 ans en novembre 1571, et donc né en 1546 ou 1545. Le dit « Giellet » est le meunier à qui fut cédé héréditablement en fief, le 9 septembre 1560, l'emplacement du vieux château de Vielsalm avec ses abords. Pierre son fils, meunier également, est constamment désigné sous le nom de « Pierre GILLET ». Il avait épousé Maron (Marie), fille de Henri WIROTTE de Priesmont, haut-forestier du comté de Salm. Pierre Gillet est cité comme échevin en 1584, 1590 et le 28 mai 1595. Comme mayeur, le 30 janvier 1596 et encore le 11 juin 1609. Il est décédé avant le 9 mars 1612.

Jean PIERRE, de Vielsalm. Les archives indiquent clairement qu'il est bien «Jean, fils à Pierre gillet mayeur de Laloux », qui précède. Après la mort de son père, il est désigné généralement sous le nom de «Jean PIERRE ». Voici, par exemple, un texte : « ... est comparu en personne Maron relicte de feu Pierre Gillet en son vivant mayeur de ce lieu, laquelle assistée de Jean Pierre mayeur, son fils » (9-3-1612). Jean PIERRE avait épousé Catherine, fille de Jean BIEVER et Elsquinne (Jean BIEVER, officier du comté de Salm). Il est cité comme mayeur le 9 mars 1612 et le 3 août 1629. Est décédé avant le 21 février 1631.

Jean PIERRE. Fils du précédent. Cité comme mayeur le 10 janvier 1639 et le 28 février 1645. Après cette date, il ne figure plus comme mayeur, mais il s'identifie avec Jean PIERRE, cité maintes fois comme receveur du comté, déjà le 11 mars 1646, et le 3 juin 1660. Est décédé avant le 20 septembre 1661. Il avait épousé Claudine DEUMER, d'Ourthe. Il est signalé le 12 novembre 1666, après son décès, sous le nom de « Jean PIERREZ ».

Herman-Théodore HARDINGH, ou HERDING. Est cité le 25 mars 1647 : « D. Hermanno herdeingin Wesfalienses praetor de Laloux », comme parrain au baptême de Herman fils de Léonard le HOURY de Vielsalm. Est déjà parrain à Vielsalm le 24 juin 1646. Cité comme maïeur également à l'acte de son mariage à Liège Saint-Servais, le 11 août 1648, avec Catherine POTESTA de Malmedy. Décédé avant le 7 juin 1649, date du baptême de sa fille Madeleine, à Malmedy. Son nom est étranger au pays de Salm.

Après H.T. HARDINGH, les fonctions mayorales de Laloux ont vraisemblablement été exercées par intérim, puisque nous trouvons, le 14 juillet 1652, un « lieutenant mayeur », en la personne de Mathieu WIROTTE, de Priesmont, prévôt du comté.

Salentin ou Jean Salentin PIERET. Fils de Jean PIERRE, mayeur précité, et de
Catherine BIEVER. Epousa, le 12 septembre 1652, Catherine EISDEN, fille du haut-officier du comté. Est cité comme mayeur du 12 mai 1655 à son décès le 13 juin 1669. Voici le texte de l'acte de son décès : « le 13° est décedez le Sr Jean Salentin pieret mayeur de Saline environ les onze heures du matin ». C'est le dernier mayeur propre à Laloux ; à partir des environs de 1649, il exercera les fonctions mayorales pour tout le comté. Il est désigné dans les documents sous les dénominations suivantes : « Salentini », ou « Salentini PIERET », ou « Salentini PETRI », ou Salentini joannis PETRI », ou « Jean Salentin PIERRE », ou «Jean Salentin PIERET ».

lundi 3 août 2009

À Commanster, parmi les pierres tombales.

(publié dans le Bulletin du Syndicat d’initiative de Vielsalm, 1951, n°3)

Avant 1819, les paroissiens de Commanster étaient inhumés à Vielsalm. Par les chemins fangeux, à travers bois et broussailles, les convois funèbres avançaient péniblement, infligeant aux vivants, rendant aux morts les derniers devoirs, un long et douloureux déplacement.
Depuis plus de cent trente ans, les morts restent au village. Le paysan aime de reposer dans sa terre, dans le cadre familier de ses arbres, de son clocher et de ses fermes. Non loin de l’église, les croix de pierre bleue émergent d’un mur de clôture en arkose : c’est le cimetière.

L’étrange guérisseur.

Cimetière de chrétiens, où seul, dans un coin, du côté Ecole communale, et en terre non bénite, un mécréant est enterré. Il s’appelait MERGER. Étrange guérisseur venu des collines de l’Eifel, poursuivi dans son pays pour exercice illégal de la médecine, il avait passé la frontière, s’était établi à Commanster, et, sans diplôme, mais non sans capacités, il y exerça ouvertement l’art d’Esculape, à la satisfaction générale. Anciens clients d’au-delà et nouveaux d’en-deçà assiégeaient sa maison, sûrs d’être guéris par le savant allemand.
Les médecins de la région de Salm ne portèrent jamais plainte contre lui. Bien mieux, un docteur de Grand-Halleux, condamné par la Faculté, recourut à ses services et sortit de sa consultation, éclairé sur les causes et les remèdes de son mal.
Hélas ! MERGER ne se consola jamais de son exil ; il noyait son chagrin dans le vin et dans le péquet. Depuis son échec à l’Université de Bonn, il avait abandonné la foi et se disait libre-penseur : « Ni Dieu, ni maître » était sa devise. Un jour, sur le chemin qui longe la frontière, près de la ferme RICHTER, il fut frappé de congestion. Dans un dernier effort, il tenta de se saigner lui-même, n’y réussit pas, et, quand on découvrit son cadavre, il tenait en main son couteau de poche grand ouvert.

BAPTISTE et SCHEURETTE.

Dans la maçonnerie qui supporte la croix principale du cimetière est encastré un fragment de la pierre tombale de Henri François BAPTISTE, ancien maieur de Gouvy, échevin de la Haute Justice du Comté de Salm, décédé à Commanster vers 1720. Sa Dame, Anne Pétronille, née SCHEURETTE, mourut le 24 mars 1778. Sa pierre tombale, restée intacte, est adossée, au fond de la cour du presbytère, contre le mur de la sacristie. Les sculptures en sont d’une réelle valeur artistique : au sommet, déployant ses ailes, un ange chevalerie. En dessous, le heaume et la cuirasse surplombant les armoiries accouplées des BAPTISTE et des SCHEURETTE. Pour la famille BAPTISTE, en haut, trois étoiles disposées en triangle ; en bas, une roue, la roue de Haute Justice du Comté de Salm. Pour la famille SCHEURETTE : au centre un écusson au chevreuil bondissant ; sur le même plan, au-dessus de l’écusson quatre rustres, fers de lance en forme de losange ; de chaque côté de l’écusson, un rustre semblable aux quatre d’en haut ; en-dessous, deux rosaces et une étoile disposée en triangle.
Sous les armoiries, entre deux colonnes de style corinthien, surmontées chacune d’une urne aux faisceaux de flammes, dans un encadrement de feuillage stylisé, l’épitaphe suivante :

Ici repose la dame
Anne Pétronille
Baptiste née Scheure
Tte épouse à feu
Monsieur H.F. Baptist
Maïeur de Gouvy
Echevin du Comté de
Salm et principale
Bienfaitrice de cette
Chapelle agée de
75 ans décédée
Le 24 mars 1778
R.I.P.


Enfin, tout en dessous, une croix sur un crâne et des ossements.
Au printemps 1951, en déblayant les remises du presbytère de Commanster des maçons découvrirent sous les dalles des fragments de la pierre tombale de l’époux de Dame SCHEURETTE, H. F. BAPTISTE.

Le coq devenu muet.

Ces illustres personnages habitèrent l’antique manoir de Commanster, encore appelé aujourd’hui « le vieux château », propriété de M. le député Jean MERGET. Parmi les légendes qui hantent cette demeure, il en est une qui n’a pas cessé d’intriguer les visiteurs. Sous le vieux château s’ouvraient des souterrains. Sous la rampe de l’escalier qui y donnait accès, un coq était perché. Quelqu’un descendait-il ou gravissait-il les profondes marches de pierre, aussitôt des cocoricos sonores alertaient toute la maison.
Le coq est toujours perché sur la rampe de fer. Mais oncques plus ne chante, pas même au passage d’un député.

Le zouave pontifical.

Curieuse parmi les tombes des paysans cette Concession à perpétuité de la famille ROLAND-VAST. Là fut inhumé en 1910 le corps de Paul ROLAND, ancien sous-officier aux Zouaves Pontificaux, honoré de la Croix Pro Ecclesia et Pontifice, de la Croix de Montana, de la médaille militaire Bene Merenti, de la Médaille Civique de 1re classe, de la Médaille Commémorative du règne de S.M. Léopold II et Chevalier de Pie IX.
Paul était né à Montmartre, Paris, le 3 juillet 1847. À la fin de ses études à l’Institut JAMAR, à Anderlecht-lez-Bruxelles, il s’enrôla sous la bannière pontificale en 1867 et y servit jusqu’à la dissolution des régiments pontificaux en 1870.
Rentré en Belgique, d’abord commis au Ministère de la Justice, puis au Gouvernement provincial de Liège, il fut un fonctionnaire d’élite, un ardent catholique et un modèle de père et d’époux : « … S’il plaît à Dieu, avait-il écrit, c’est auprès de ma chère mère et de mon cher père que je désire dormir mon dernier sommeil, sur cette bonne terre de Commanster qui abrita mes premières années. Deo gratias. »
En 1850 en effet, appelés au service des douanes à Commanster, les ROLAND-VAST avaient aimé ce village et l’avaient choisi comme terre de repos.

Ceux-là aussi ont leur pierre.

… ceux qui tombèrent percés de balles, fusillés à la Citadelle de Liège, prisonniers militaires et politiques, reliques légères ramenées d’exil pour reposer dans la terre natale. Village frontière, Commanster a toujours rejeté la tyrannie, d’où qu’elle vienne.
Les hauts faits de KRÉTELS, commandant les Salmiens en 1798, dans la guerre des paysans ne sont pas oubliés. De 1940 à 1945, les REISCHLING et autres passeurs d’hommes ou résistants ont payé de leur vie la défense de la liberté, des droits de leu Dieu et de leur Patrie.
À la sortie du cimetière, non loin de l’église, à l’entrée de la ferme de M. Joseph SCHMITZ, aux branches dépouillées d’un arbre, se balancent deux bouts de corde : c’est là qu’en janvier 1945, dans un décor de neige et d’armée en déroute, les S.S. de Von RUNDSTED pendirent deux paisibles paysans de Commanster, les deux frères URBANY.
Eux aussi reposent dans l’enclos paisible auprès de leurs ancêtres, les bergers, les laboureurs, les bûcherons, les soldats, tous ceux-là qui habitèrent, travaillèrent et prièrent, connurent les joies et les larmes sur ce sommet du Val de Salm, Commanster, si bien nommé, le val des aulnes.

P.S. :
L’Auteur de cet article serait reconnaissant aux personnes qui possèdent des documents sur la famille ROLAND de les lui communiquer. Un ROLAND, qui repose au cimetière de Commanster, a été Directeur du théâtre impérial à Saint-Pétersbourg sous le règne d’Alexandre III. Il lançait la mode à Paris, Londres, Vienne et Rome. L’un de ses descendants, habitant Bruxelles, écrivait dernièrement : « C’était un grand artiste belge, et il serait à souhaiter que la cmmune où il est né, à Beho, ou bien celle où il est mort à Arbrefontaine, conserve le souvenir de celui qui a porté au loin le renom de la petite Belgique ».

T. CATTEAU